Cindy n’avait ni GPS, ni smartphone. Elle en était très fière. « Rien ne vaut une carte et une bonne vieille boussole », déclarait-elle à qui voulait l’entendre, et même à certains qui n’avaient rien demandé. Elle déplia donc sa carte et se repéra facilement. Après avoir traversé le ruisseau, il lui faudrait encore une bonne heure de marche pour arriver au refuge.

« Vous n’avez pas peur de dormir là-bas ? » avait demandé le propriétaire de la chambre d’hôte où elle avait passé la nuit. « On dit que c’est hanté. »

Cela avait bien fait rire Cindy.

« On dit beaucoup de choses… Non, vraiment, j’ai plus de chances de me casser une jambe que de me retrouver nez à nez avec la sorcière.

— Ah, vous savez déjà que c’est une sorcière !

— Franchement, le truc de la vieille femme au fond des bois, c’est un peu éculé, vous ne trouvez pas ? Et puis, je suis sûre que je peux me la mettre dans la poche avec mon sèche-cheveux. »

Elle avait alors indiqué une protubérance sur son sac. L’homme s’était gratté la tête.

« Eh, ce refuge, c’est pas le Hilton ! C’est même pas un Formule 1 !

— C’est pour ça que j’ai pris mon sèche-cheveux.

— Vous êtes marrante ! Y’a pas le courant, c’est ça que je vous dis. »

Elle s’était sentie idiote, et pire : démasquée. Elle pouvait bien jouer les puristes avec sa carte et sa boussole, elle n’en demeurait pas moins une gourde citadine n’ayant jamais passé la nuit dans un refuge. L’hôte, magnanime, n’avait pas retourné le couteau dans la plaie et lui avait même prêté de quoi s’éclairer.

« Avec ça, vous devriez passer la nuit », avait-il lancé en lui tendant une lampe-torche et quelques bougies.

Franchir le ruisseau fut un jeu d’enfant ; l’eau, bien que glacée, ne lui arrivait même pas aux genoux. Mais la nuit allait tomber et il fallait accélérer le pas. Avec ce froid, pas question de dormir à la belle étoile.

Elle atteignit la cabane au crépuscule et s’immobilisa devant la porte entrouverte.

« Il y a quelqu’un ? »

Elle passa la tête dans l’ouverture et observa l’intérieur poussiéreux. Au nord, face à elle, trônaient une table en bois et une petite cheminée surmontée d’un trophée. Elle détestait ces objets barbares. Le cerf, lui, était hilare. On voyait même ses dents… Elle mit un pied à l’intérieur. Sur le côté ouest du refuge, un lit simple ; à l’est, une étagère où s’entassaient des objets disparates. Curieuse, elle s’approcha et les observa : une montre cassée, une boussole, une vieille poupée Barbie, entre autres… Un frisson la parcourut.

« Il y a quelqu’un ? » répéta-t-elle.

Elle ne s’attendait plus à trouver un compagnon de refuge, et sa question n’avait qu’une fonction : rompre le silence, signifier sa présence. De toute évidence, personne n’était passé ici depuis un bon moment. La poussière recouvrait même le livre d’or posé sur la table.

« Du calme, pensa-t-elle. En fait, je suis vraiment une trouillarde… Des couilles, bordel ! Les sorcières, ça n’existe pas, le plus dangereux c’est encore de se casser une jambe… Eh oui ! Vous voyez, je dors dans les bois quand je veux, moi. Et puis, je peux toujours me défendre à coups de sèche-cheveux. »

Elle laissa tomber son sac sur le sol noirci et constata, ravie, que les précédents occupants avaient déjà préparé du bois pour le feu. La cheminée crépita bientôt. Elle alluma les bougies et sortit des affaires pour la nuit : un sac de couchage, de la soupe en sachet, un pyjama et le livre qu’elle s’efforçait de finir depuis deux mois : « La crasse des Pharaons : une brève histoire du savon (Volume 1) », de Saul Schauermann. Cindy avait une amie, Ophélie ; grande, blonde, répétitive. Cette férue de paris n’avait d’imagination que pour ces défis qu’elle concevait avec minutie. « La crasse des Pharaons » était un sale tour ; la nuit dans un refuge, un coup de poignard.

Cindy se prépara à manger sous l’œil vitreux du cerf, puis s’allongea pour lire. L’effet de « La crasse des Pharaons » se fit bientôt sentir ; elle se leva pour éteindre les bougies, mais cela lui ôta toute envie de dormir. Alors, elle écouta… On était loin du havre de paix auquel elle s’attendait ; c’était plutôt une version cabossée du silence. Les craquements et chuintements provenaient de la cabane — ce devait être le bois — mais aussi de l’extérieur.

« Sans doute des animaux, se dit-elle. Des petits renards tout mimi, des petits lapins tout choupis. Peut-être des bambis, ou… des loups. Ou des ours. Ou des monstres, genre métamorphes… Le clown de Stephen King. C’est le clown de Stephen King. »

Son raisonnement l’amusa. À l’évidence, passer la nuit dans les bois court-circuitait sa pensée rationnelle et la transformait en gamine peureuse. Coup d’œil à la cheminée : le foyer n’émettait plus qu’une lueur faiblarde. Elle remua les braises, y jeta quelques branches et, avant d’aller se recoucher, prit le livre d’or posé sur la table. Elle avait toujours aimé cette littérature. C’était encore plus amusant si les messages étaient méchants, poétiques, vulgaires, criblés de fautes d’orthographe… Pour sa part, elle préférait rester discrète, considérant que son avis n’intéresserait personne.

Cindy épousseta le livre, le posa sur sa couchette et l’ouvrit à une page au hasard.

Des bruits louches toute la nuit et ma fille n’a pas arrêté de faire des cauchemars. Mais après tout, les bois ne sont peut-être pas un endroit pour nous… Il faut savoir rester à sa place, respecter ce qu’on ne comprend pas.

« La vache, il devrait faire une cure de magnésium, lui », marmonna Cindy.

Elle feuilleta l’ouvrage. Quantité de messages suivaient le même schéma : une plainte suivie d’un désaveu. Son malaise grandissait autant que sa curiosité. Finalement, elle lut la dernière entrée, des pattes de mouche virevoltant sur un fil :

Mourir… Mais qu’est-ce que la mort ?

Ç’en était trop. Elle balança le livre et grogna :

« Tu te prends pour Shakespeare, connard ? »

Comment s’endormir après ça ? Les craquements continuèrent. Elle se répéta comme un mantra : « C’est le bois, c’est le bois, c’est le bois… »

Une idée émergea ; pas une idée qui la sauverait si la sorcière était réelle ; plutôt un moyen de décharger la tension qui montait à chaque bruit suspect. Elle ramassa le livre d’or, sortit un stylo de son sac et commença à écrire :

Je m’appelle Cindy Meunier. J’écris ce message dans la nuit du 5 au 6 mars 2017. Un truc ne va pas dans la cabane. Je ne sais pas ce qui va m’arriver si je reste, mais je n’ose pas fuir car j’ai peur de sortir aussi. J’écrirai la suite de ce message demain matin. Si le message s’arrête là, c’est qu’il m’est arrivé quelque chose. Fuyez et prévenez la police. Groupe sanguin : AB-

Elle entendit alors un cliquetis, arrêta de respirer et regarda bouger la poignée de la porte d’entrée, qui s’ouvrit en grinçant. Le faisceau d’une lampe-torche transperça la pièce et s’arrêta sur Cindy. Éblouie et terrorisée, elle se recroquevilla dans son sac de couchage et serra le stylo qu’elle tenait encore à la main.

« Excusez-moi, fit une voix féminine et rauque, je ne voulais pas vous faire peur. »

« Dites-moi, Véréna, vous n’avez pas peur de vous balader dans les bois en pleine nuit ? » demanda Cindy en allumant des bougies.

Malgré ses traits tirés, la jeune blonde arborait une expression amusée.

« Je ne me balade pas, crois-moi… On peut se tutoyer, au fait ? Je devais arriver en fin d’après-midi, mais évidemment j’ai fait fausse route.

— Ça fait un sacré retard.

— Quand j’ai enfin compris où j’étais, il faisait déjà sombre et la cabane était trop loin pour moi, surtout après une journée de marche. Alors j’ai planté ma tente et j’ai essayé de dormir.

— Laisse-moi deviner : des bruits t’en ont empêché ? »

Véréna s’esclaffa.

« Bien vu !

— Il m’est arrivé la même chose, tu vois. Le raffut dehors…

— Justement, ça devrait t’intéresser. Je sors de ma tente et je remarque tout de suite des trucs verts qui volent tout autour… On ne voit que ça ! Pendant une seconde, je pense à des lucioles, mais je comprends vite qu’en fait, c’est des yeux. T’imagines l’angoisse : ils me regardent, se déplacent, j’ai l’impression que je vais m’évanouir ! Je suis tétanisée, j’ose même pas aller chercher ma lampe… Puis je commence à discerner les formes autour des yeux.

— Et alors ? s’impatienta Cindy.

— C’étaient des cerfs ! Plein de cerfs qui se baladaient autour de moi, tranquilles !

— Me voilà rassurée…

— Ils me dérangeaient pas, mais j’ai eu peur qu’ils marchent sur ma tente. Du coup, j’ai tout remballé et me voilà, après deux heures de marche ! »

Cindy saisit la casserole posée sur le feu et prépara deux tisanes.

« Je suis pas mécontente que tu sois arrivée. Parce que j’aurais jamais fermé l’œil autrement.

— Mais, c’est juste les bruits qui t’inquiètent ?

— Je ne sais pas… On m’a dit que la cabane était hantée… Ne va pas penser que je crois à ce genre de bêtises, mais le livre d’or… »

Elle indiqua l’ouvrage posé sur le lit. Véréna le prit et commença à lire en ricanant.

« Ils sont cons, les gens ! Clairement, c’est une vaste plaisanterie, ce truc… Tout le monde y va de son petit message en pensant à la gueule du prochain occupant. Tiens, t’as déjà laissé un mot ? »

Cindy lui prit le livre des mains.

« C’est ridicule, je veux pas que tu le lises. J’en ai déjà honte. »

Véréna sourit et n’insista pas.

« T’inquiète pas. Je suis là et j’ai pas peur, tu vas pouvoir dormir sur tes deux oreilles. »

Véréna installa son petit tapis en mousse au pied du lit de Cindy, qui remarqua alors le bracelet torsadé de la jeune femme.

« C’est très joli, ça ! Tu l’as acheté où ?

— C’était à ma grand-mère. C’est devenu mon porte-bonheur, je ne le quitte jamais. »

Les bruits s’étaient calmés et Cindy parvint finalement à s’endormir. Lorsqu’elle rouvrit les yeux, elle fut happée par une lueur sous la table : deux yeux verts la fixaient.

« Véréna ? chuchota-t-elle. Véréna, réveille-toi ! »

Pas de réponse. Elle saisit la lampe-torche posée contre son oreiller, la pointa sur les yeux et poussa un cri en voyant le raton laveur. L’animal s’enfuit vers la porte entrouverte et disparut dans la nuit. Cindy bondit hors du lit, regarda la couche de Véréna, vide, et avança vers la porte.

« Véréna ? » dit-elle en passant la tête dans l’entrebâillement.

Un vent glacé lui caressa le visage ; des lueurs vertes émaillaient la nuit. Elle éteignit sa lampe et mit un pied à l’extérieur. Sa peur s’était évanouie ; elle avançait maintenant avec légèreté, comme une somnambule, vers la nuée d’émeraudes qui semblait l’appeler. Les formes se détachèrent petit à petit de l’obscurité. Il s’agissait bien de cerfs. La plupart broutaient en arc de cercle, à quelques mètres de la cabane. Cet ordre serré l’intrigua ; elle approcha encore et lorsqu’elle ralluma sa lampe pour y voir plus clair, un animal vint à sa rencontre.

Le cerf était immense, majestueux, aussi blanc que la nuit était noire ; ses bois s’étiraient si haut qu’elle avait du mal à en distinguer les extrémités ; une partie du ciel y semblait même accrochée. L’animal approcha son museau du visage de la jeune femme, qui se figea en croyant distinguer quelque chose au fond de ses yeux. Il souffla alors bruyamment et lui asséna un violent coup de tête. Cindy vit des étoiles…

Puis une série de poutres. Elle resta un instant immobile. Où se trouvait-elle ? Le bois craqua dans la cheminée et tout lui revint en un flash : sa randonnée, le début de la nuit dans la cabane, l’arrivée de Véréna, les cerfs. Elle se redressa et porta une main à sa tête : aucune blessure, aucune douleur. Était-il possible de rêver ainsi ? Et Véréna ? Encore un songe ? Le matelas en mousse avait disparu. Cindy inspecta la cabane à la recherche d’une trace de la randonneuse, mais ne trouva rien qui confirmait son existence. Sur la table, il n’y avait plus qu’une tasse sale et le livre d’or, ouvert à la dernière entrée.

Ce qu’elle y lut la pétrifia. Elle devait partir, et vite… Mais impossible de se mettre en mouvement. Un brame déchira le silence, secoua la cabane. Elle ouvrit la porte d’entrée et se figea sur le seuil. Face à elle, à quelques mètres du refuge, l’immense cerf de la veille la fixait, immobile. Son pelage, immaculé auparavant, était désormais strié de rouge ; un filet de bave noirâtre coulait de sa bouche ; ses yeux étaient éteints, aussi troubles que ceux d’un poisson mort ; des lambeaux de quelque chose pendaient de ses bois, et aussi… Elle tomba à genoux, foudroyée par l’image de ce cor sanguinolent affublé d’un bracelet torsadé.

***

Sasha poussa la porte, jeta son sac sur le plancher et se dirigea vers la cheminée. Il fut ravi de constater que les précédents occupants avaient déjà préparé du bois pour le feu ; la nuit allait tomber, et il n’avait vraiment pas envie de s’attarder dehors. Il enleva ses chaussures, alluma le feu et s’assit pour contempler les flammes. Ç’avait été une bonne journée de marche : fantômes ou pas, il allait bien dormir. Machinalement, il ouvrit le livre d’or posé sur la table et lut la dernière entrée :

Je m’appelle Cindy Meunier. J’écris ce message dans la nuit du 5 au 6 mars 2017. Un truc ne va pas dans la cabane. Je ne sais pas ce qui va m’arriver si je reste, mais je n’ose pas fuir car j’ai peur de sortir aussi. J’écrirai la suite de ce message demain matin. Si le message s’arrête là, c’est qu’il m’est arrivé quelque chose. Fuyez et prévenez la police. Groupe sanguin : AB-

Sacha remarqua alors une cassure dans l’écriture, comme si les lignes suivantes avaient été ajoutées dans la précipitation. Ces pattes de mouche étaient à peine lisibles :

6 mars : Évidemment, j’ai fait fausse route. Je suis vraiment une trouillarde… Des couilles, bordel ! On m’a dit que la cabane était hantée. Clairement, c’est une vaste plaisanterie, ce truc. Le raffut dehors… Pendant une seconde, je pense à des lucioles, mais je comprends vite qu’en fait, c’est des yeux. C’étaient des cerfs ! Plein de cerfs qui se baladaient autour de moi, tranquilles ! On ne voit que ça ! Les sorcières, ça n’existe pas, le plus dangereux c’est encore de se casser une jambe. Me voilà rassurée… Je suis pas mécontente.

« Y’a de ces tarés », marmonna Sasha.

Il alla chercher des cigarettes dans son sac et remarqua les objets posés sur l’étagère : une montre cassée, une boussole, une vieille poupée Barbie, un joli bracelet… et même un sèche-cheveux.

« Faut vraiment être secoué. Y’a même pas le courant, ici. »

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