Pour Marion, ce voyage en train était une anomalie. Elle avait juré de passer ses vacances chez elle, bien au frais, à regarder ses séries préférées. Non, elle ne s’assiérait pas à la terrasse d’un café pour profiter du beau temps estival, pas plus qu’elle n’irait flâner au parc. Trop de soleil, d’enfants, de parents… Trop de tout. Promis, juré : elle ne franchirait la porte de son appartement qu’en cas de pénurie de sucreries.

Le coup de fil de son oncle annihila ses plans dès la deuxième saison de Game of Thrones.

« Qu’as-tu acheté à Mémé pour son anniversaire ? »

La question était porteuse d’une bonne et d’une mauvaise nouvelle. La bonne : elle avait oublié l’anniversaire, mais il était le lendemain. Elle aurait le temps de trouver un cadeau. La mauvaise : elle avait oublié l’anniversaire, et la fête avait lieu le lendemain, à une centaine de kilomètres de son canapé. Et pas sûr qu’on puisse s’y rendre en pyjama.

Le train partirait de la voie D. Sur le quai, la chaleur était écrasante. Une goutte de sueur tomba sur sa robe noire.

« Votre attention s’il vous plaît, entonna la voix de la SNCF. Le TER à destination de Grenoble, initialement annoncé voie D, partira voie L. »

Un râle collectif s’éleva et Marion suivit le mouvement. À son grand désarroi, le train était bondé. Elle parcourut les couloirs à la recherche d’une place isolée, en vain. En désespoir de cause, elle s’assit dans une cabine de six places dont le seul occupant était un jeune homme plongé dans « L’Équipe », des écouteurs vissés aux oreilles.

« Bonjour », marmonna-t-elle en posant son sac sur le porte-bagages.

Pas de réponse. C’était parfait.

C’était parfait puis trois autres personnes arrivèrent. Il y avait un quinquagénaire mal rasé qui semblait tombé du lit — il était onze heures — et une vieille dame accompagnée d’un enfant.

« Ça promet, pensa-t-elle. Les deux types ne sont pas très avenants, et évidemment la dame et son gosse vont se jeter sur moi pour faire la parlotte. »

L’air de la cabine lui paraissait déjà étouffant, et le train n’avait pas bougé d’un centimètre.

« Deux heures à ce régime, je ne tiendrai jamais », se dit Marion. Elle sortit son livre en russe et l’ouvrit à une page au hasard. Cela n’avait aucune importance, il suffisait que les autres passagers voient l’ouvrage : un titre en cyrillique était encore le meilleur moyen d’avoir la paix, la plupart des gens n’osant pas engager la conversation avec une personne qui ne parlait peut-être pas français. Une seule ombre au tableau : elle ne connaissait pas la langue de Nabokov, et ces pages impénétrables lui rappelaient immanquablement ses promenades dans le parc de l’hôpital, quelques années plus tôt. Elle y avait passé des mois avec ce livre sous le bras, pour ne pas être dérangée.

« Вы русский ? » lui demanda la vieille dame.

Marion releva la tête, ouvrit la bouche mais aucun son n’en sortit. C’était fâcheux. Vraiment pas de chance. Quelle langue fallait-il donc faire semblant de parler pour ne pas avoir à le faire ?

« Oh, pardon, je ne connais pas le russe. Ce livre… C’est un cadeau pour une amie. »

La vieille dame sourit et Marion tâcha d’en faire de même. Elle cherchait comment clore l’échange sans paraître impolie lorsque le train se mit en marche. Les passagers de la cabine poussèrent un soupir de soulagement et commencèrent à critiquer la SNCF, chacun y allant de sa petite anecdote. Pour l’occasion, le jeune homme retira l’un de ses écouteurs et raconta qu’un mois auparavant, la locomotive de son train avait pris feu à Bourgoin-Jallieu. Même l’enfant semblait nourrir des griefs contre la compagnie.

« Pour ça, aucune boîte n’est aussi fédératrice que la SNCF », dit le quinquagénaire.

Tout le monde rit, sauf le petit qui demanda ce que « fédératrice » signifiait. Marion fit mine de replonger dans son livre, se rappela qu’elle avait été démasquée et rangea l’ouvrage. La vieille femme lui jetait des coups d’œil curieux. Elle allait continuer de lui parler, Marion le sentait. Elle se leva, sortit de la cabine et chercha les toilettes.

« Mais pourquoi je suis comme ça ? » se demanda-t-elle en fixant son reflet dans le miroir.

Elle allait mieux, c’était indéniable, mais au prix d’un isolement contrôlé : elle travaillait en freelance, de chez elle, et ne voyait qu’une poignée de personnes, les quelques amis qui lui restaient et certains membres de sa famille. Et encore : l’idée même de tous les retrouver en même temps, pour fêter l’anniversaire de sa grand-mère, provoquait chez elle une bouffée d’angoisse. Et cette cabine remplie d’inconnus l’incommodait au plus haut point. Elle s’en voulait d’avoir sous-estimé ce voyage.

« Mais pourquoi je suis comme ça ? répéta-t-elle à haute voix. Et pourquoi ils collent des miroirs juste en face des chiottes ? Pas vraiment un endroit où j’ai besoin de compagnie… »

Elle se releva et tira la chasse, qui s’enclencha en faisait le bruit d’un petit avion au décollage.

« Si seulement on pouvait disparaître aussi facilement que ça… »

Marion revenait à la cabine lorsque le train freina. Elle perdit l’équilibre et s’accrocha à un rideau qui céda sous son poids. Un homme accourut, lui demanda si elle ne s’était pas fait mal et lui tendit la main.

« Ça va », dit-elle en se relevant sans toucher l’homme. Il semblait perplexe, presque vexé que la jeune femme refuse son aide. Les haut-parleurs crépitèrent :

« Mesdames et messieurs, notre train est arrêté en pleine voie, merci de ne pas ouvrir les portes. »

Marion remercia l’homme et s’éclipsa avant qu’il ne puisse répondre.

Dans la cabine, la discussion allait bon train.

« C’est un très beau pays, dit l’homme mal rasé et désormais bien réveillé. J’y suis allé deux fois pour des congrès à Moscou et Saint-Pétersbourg… Dépaysant, c’est le mot ! »

La vieille dame semblait ravie de pouvoir parler de la Russie. Finalement, l’interlocuteur importait peu.

« Et que faites-vous, exactement ? demanda-t-elle en caressant la tête de l’enfant endormi.

— Je suis psychiatre. »

Marion se mit à tousser d’une de ces toux nerveuses et incontrôlables, qui s’amplifient à mesure qu’on essaie de les étouffer.

« Vous voulez un peu d’eau ? » dit l’homme en lui tendant une bouteille.

Elle fit non de la tête et dut produire un effort considérable pour calmer cette quinte de toux malvenue. Elle aurait tout donné pour ne plus être au centre de l’attention, mais la vieille dame n’en avait pas fini avec elle.

« Ces vieux wagons sont pleins de poussière, mais vous pensez qu’ils les nettoieraient de temps en temps ? » dit la femme avec véhémence.

Dans la cabine, la chaleur se faisait écrasante. Le train était toujours arrêté et la climatisation, faiblarde auparavant, avait été coupée.

« Oui, la poussière, commença Marion. Excusez-moi, je crois que j’ai oublié quelque chose aux toilettes. »

Elle sortit sous le regard interrogateur du psychiatre et de la vieille dame.

« Moi aussi, ça me soule de parler avec les gens », fit une voix dans son dos.

Elle se retourna. Le jeune homme l’avait suivie dans le couloir.

« Ah… Oui, mais j’ai vraiment besoin d’aller aux toilettes », dit-elle en indiquant la porte qui menait au wagon suivant.

« Ça ne vous dérange pas si je vous accompagne ? »

Où se croyait-il, celui-là ? Quel culot ! Bien sûr que ça la dérangeait. Elle n’avait pas besoin d’un valet effronté pour lui tenir la porte des chiottes.

« C’est-à-dire… J’en ai pour un instant. »

Il la suivit néanmoins et avant qu’elle ne referme la porte des toilettes, il y cala un pied et se mit à bredouiller.

« Je pourrais… commença-t-il.

— Vous pourriez quoi ? Venir avec moi, c’est ça ? »

Il devint livide.

« Votre attention s’il vous plaît, fit le haut-parleur. En raison d’un accident de personne, notre train est immobilisé pour une durée indéterminée. Merci de ne pas ouvrir les portes. »

Marion poussa un soupir qui aurait pu raser un hectare de forêt sibérienne. Comme pour plaisanter, le jeune dit :

« C’est la deuxième fois en un mois que ça m’arrive ! Ça, plus l’incendie de la locomotive…

— Vous devez porter la poisse. »

Elle lui claqua la porte au nez.

De retour dans la cabine, la discussion portait désormais sur les accidents de personne.

« En général, il s’agit d’un suicide », dit le psychiatre.

C’était de notoriété publique, mais la vieille dame semblait tout étonnée.

« Un suicide ?

— Oui, continua le psychiatre. Les conducteurs y sont généralement confrontés plusieurs fois pendant leur carrière. Autant vous dire que les séquelles psychologiques peuvent être considérables, avec des syndromes de stress post-traumatique particulièrement handicapants… Nous en traitons souvent.

— C’est quoi un suicide, mamie ? demanda l’enfant.

— C’est quand quelqu’un de très faible et égoïste décide de se tuer en se jetant sous notre train. »

Les passagers restèrent bouche bée. La femme en profita pour conclure :

« Il brûlera en enfer. »

Marion sortit de la cabine, ferma la porte et saisit un rideau en maugréant :

« Mais merde, l’enfer c’est d’être bloquée dans cette cabine avec vous, tous autant que vous êtes ! »

Elle mit un coup sur la vitre et tira sur le rideau sans arriver à le faire céder.

« Ça ne va pas ?

— Il ne manquait plus que ça, dit-elle en voyant le psychiatre qui l’avait suivie.

— Comment ça ?

— Quoi, vous allez me soigner, peut-être ? C’est un nouveau truc de la SNCF, la wagonthérapie ?

— Non, enfin, c’est une idée intéressante mais…

— Bonjour, contrôle des billets », les interrompit le contrôleur.

Marion entra dans la cabine et présenta son billet au contrôleur. Les autres passagers en firent de même, sauf le jeune homme qui, après avoir vidé son sac et retourné ses poches, déclara avoir perdu son titre de transport. Le contrôleur refusa de le croire et lui dressa une contravention. Le jeune expliqua qu’il ne pouvait pas payer une telle somme, qu’il avait réellement égaré son billet et que tout le monde n’était pas malhonnête. La vieille dame prit sa défense :

« Vous n’êtes vraiment pas gênés, à la SNCF ! »

Le visage du contrôleur se crispa : il avait compris ce qui l’attendait et tenta d’interrompre la femme, mais celle-ci était déjà lancée comme un TGV.

« Ah, quand il y a des retards, des trains supprimés, il n’y a personne pour assumer, et je ne parle pas de se faire rembourser ! Mais quand c’est pour coller une prune au premier venu, la horde rapplique ! Charognards ! Salauds de cheminots ! Communistes !

— Salauds ! » répéta le petit en riant, et il ajouta comme pour laisser sa marque : « Bâtards ! »

La discussion s’envenima, Marion et le psychiatre ne savaient plus où se mettre, le contrôleur voulut verbaliser la femme qui se leva et l’empoigna par le col en vociférant dans la langue de Lermontov. Marion se doutait qu’il ne s’agissait pas d’une invitation à danser le Khorodov. Le psychiatre s’interposa et le jeune dit :

« Arrêtez, putain ! Où est passé le gosse ? »

L’enfant avait en effet profité de l’altercation pour filer à l’anglaise. Mettant de côté la querelle, les passagers et le contrôleur se séparèrent pour chercher le petit. Marion prétexta un vertige pour rester seule dans la cabine. Elle ferma un instant les yeux puis, plus curieuse qu’inquiète, alla jeter un œil dans le couloir. En passant devant une porte, elle regarda à l’extérieur. Évidemment, le paysage n’avait pas bougé : des champs, quelques maisons isolées. Et si l’enfant était descendu du train ? Était-ce même possible ? Elle appuya sur le bouton de la porte, qui s’ouvrit, puis descendit prudemment du wagon. Coup d’œil à droite, à gauche : personne. La porte se referma doucement derrière elle. Elle longea la rame sans se presser, arriva à l’arrière du train et regarda de l’autre côté. Personne non plus. Elle s’appuya contre la locomotive et alluma une cigarette.

« Bloquée pour bloquée, autant profiter un peu du calme. »

Marion resta là quelques instants, songeant à l’anniversaire de sa grand-mère. Le bruit du sifflet ne la tira même pas de sa rêverie et lorsqu’elle vit le train bouger, elle pensa un instant le laisser partir, comme on laisse paisiblement la réalité s’éloigner au seuil du sommeil… Puis elle réalisa que ses affaires — portable, clés, portefeuilles, cadeau — étaient encore dans le train et elle se mit à courir à côté de la rame en mouvement, tâcha d’ouvrir les portes désormais verrouillées et parvint juste à entrevoir, collés contre la vitre de sa cabine, les visages de la vieille, du quinqua, du jeune homme et de l’enfant, des visages désormais mus par la stupéfaction qu’engendre une histoire invraisemblable.

Perdue et encore sonnée par la tournure de son voyage, elle commença à longer la voie ferrée.

« Où vous allez, comme ça ? » lui demanda un vieillard de l’autre côté de la clôture. Elle regarda la scène : trois vieux autour d’un barbecue posé là, à deux pas du chemin de fer, en pleine cambrousse. L’un d’eux arborait un t-shirt portant l’inscription : « Ferrovipathe, tu dérailles ! » Ils avaient l’air aussi étonnés qu’elle.

« Hein, où vous allez ? » redemanda le vieillard en lui faisant un grand sourire.

Marion s’entendit articuler : « Nulle part. »

L’homme mit une saucisse dans un bout de pain, le lui tendit et dit :

« Ça tombe bien, c’est notre endroit préféré. Et vous êtes arrivée à destination ! »

Retrouvez-moi ici :