Pieuvre à Plumes

Histoire de jeter l'encre

Catégorie : Nouvelles

Marine + Isidore

Qu’est-ce qu’il a encore fait, ce con ? Voilà ce que Jeff pensa en entendant le claquement de la porte d’entrée suivi du beuglement de son colocataire : « Je viens d’assister à un acte divin ! Un putain d’acte divin ! » Isidore, le coloc en question, n’avait pas dormi depuis trois jours — c’est-à-dire depuis sa déconvenue avec Marine. Jeff trouvait débile de se mettre dans un état pareil pour un pauvre râteau. À croire qu’Isidore ne s’était jamais fait jeter par une fille.

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Summertime

Summertime, and the livin’ is easy
Fish are jumpin’ and the cotton is high
Oh, your daddy’s rich and your ma is good-lookin’
So hush little baby, Don’t you cry

One of these mornings you’re gonna rise up singing
And you’ll spread your wings and you’ll take to the sky
But ’til that morning, there ain’t nothin’ can harm you
With Daddy and Mammy standin’ by

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Querelles de village

Mon père me ressert un whisky. Je le fais tourner dans le verre, en apprécie le nez et la robe, puis y trempe mes lèvres. Manquerait plus que j’en tombe amoureux. J’engouffre un bout de pissaladière et observe les gouttes de sueur sur le front du vieux.

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Ballast

Pour Marion, ce voyage en train était une anomalie. Elle avait juré de passer ses vacances chez elle, bien au frais, à regarder ses séries préférées. Non, elle ne s’assiérait pas à la terrasse d’un café pour profiter du beau temps estival, pas plus qu’elle n’irait flâner au parc. Trop de soleil, d’enfants, de parents… Trop de tout. Promis, juré : elle ne franchirait la porte de son appartement qu’en cas de pénurie de sucreries.

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Le mat du lion

« Jules, c’est pas ton frère, là-bas, avec Tristan et les autres connards ? »

J’arrête de faire fondre le stylo, range mon briquet et me relève. Rémi a raison. Sous l’arbre au fond de la cour, dans le coin réservé aux pétages de gueules, la casquette Obey de mon petit frère semble flotter toute seule dans une forêt de têtes.

« Sûr qu’ils le rackettent, dit Rémi. Je veux dire, il est en sixième, ils sont en troisième… On y va ?

— Laisse faire. »

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Jägermeister

Cindy n’avait ni GPS, ni smartphone. Elle en était très fière. « Rien ne vaut une carte et une bonne vieille boussole », déclarait-elle à qui voulait l’entendre, et même à certains qui n’avaient rien demandé. Elle déplia donc sa carte et se repéra facilement. Après avoir traversé le ruisseau, il lui faudrait encore une bonne heure de marche pour arriver au refuge.

« Vous n’avez pas peur de dormir là-bas ? » avait demandé le propriétaire de la chambre d’hôte où elle avait passé la nuit. « On dit que c’est hanté. »

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Les copains d’abord

Dehors, ça sentait l’automne et la mer. Vers midi, l’odeur capiteuse des frites prendrait le pas sur tout le reste, mais il n’était que huit heures. Robert poussa la porte du troquet, ferma son parapluie et le posa dans la corbeille à l’entrée.

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Vendanges tardives

Le père de Richard lui avait conseillé d’aller directement au château. Cela lui coûterait moins cher que chez le caviste et il pourrait rencontrer le vigneron, un personnage réputé haut en couleur.

Il s’y rendit à la fin de l’automne avec sa femme, Bernadette.

« C’est tout petit, dit Bernie en claquant la portière.

— Tout petit, tout petit… Tu imagines habiter là-dedans ? Y passer l’aspirateur ?

— Bien sûr. Passer l’aspirateur, ça me connaît. C’est mon talent, ma passion, pas vrai ?

— Allez, tu m’as compris. »

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Turn on, tune in, burn out

« Vous êtes la pire classe que j’aie jamais eue ! »

Je fronce les sourcils aussi fort que possible. Deux plis profonds, menaçants, creusent mon front. C’est assez convaincant. Je reprends une expression neutre, regarde l’heure — il faudra bientôt aller au collège — et saisis ma brosse à dents.

Le rêve me revient d’un coup : je m’étais cassé les dents — une cassure franche, horizontale, comme tracée à la règle — et on me les avait recollées proprement… Si propre ! C’en était bluffant, presque dérangeant. Plus tard, je suis devant la glace, comme maintenant, sauf que je porte un chapeau melon et une grenouillère blanche ; et je touche mes incisives. Si je continue, elles vont se recasser. J’en brise une et m’étonne : j’ai beau frotter la racine, je ne ressens rien. Puis j’attrape une canine, je sens qu’il y a du jeu, je la fais bouger d’avant en arrière…

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Le menu Découverte

Ivan avait entendu parler du restaurant chez un ami, au cours d’un de ces repas entre couples où Véronique et lui étaient souvent conviés.

« Si vous aimez la salade de gésier, le tablier de sapeur, la poularde et toutes ces lyonnaiseries, ça devrait vous plaire », avait dit l’homme assis face à lui en se resservant du gratin.

Ivan n’avait pas caché son étonnement. Lui qui se vantait souvent de son coup de fourchette, qui connaissait les meilleurs restaurants de la ville sur le bout des doigts et qui pensait avoir une connaissance encyclopédique de la culture lyonnaise, ne connaissait pas l’établissement. Le convive lui en donna l’adresse. Ivan ne connaissait même pas le nom de la rue.

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Ricochet, Eustache

1

 

Joséphine suivit Théophilia le long d’un corridor bleuté. Sa nouvelle collègue ouvrit une porte qui donnait sur une pièce où trônaient cinq bureaux disposés en quinconce ; quatre de taille moyenne en fer et le cinquième plus grand, en bois. Il occupait le centre de la pièce. Assise à ce bureau, une forme massive leur tournait le dos. Théophilia regarda Joséphine.

— Joséphine, je te présente Valéria Alamo, notre responsable.

La forme pivota lentement pour dévoiler un visage asymétrique jusqu’aux yeux posés au fond des culs de bouteilles. Alamo, la cinquantaine, fixa Joséphine qui se rapprocha en tendant la main.

— Ne bougez plus, fit Alamo. Aimez-vous les mots, Mademoiselle ?

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Pieuvre à plumes & Par François Sechier