Je suis mort. Comme prévu, ç’a été horrible. Enfin, la mort pas tant que ça, mais la descente, fiou ! Un enfer ! J’avais donc raison : faut pas monter en avion. « Mais les statistiques, mais les gnagnagna… » Ouais ouais, je les connais ces statistiques. N’empêche qu’il y a encore des avions qui tombent, et il a fallu que ça me tombe dessus… que ça me tombe dedans… que ça me tombe avec… j’en sais rien, voilà. Et puis j’ai pas que ça à faire, non ?

 

Je regarde l’ange à côté de moi. Il continue de fouiller sa liasse de papier en silence. J’ai tout mon temps, j’imagine, mais les autres semblent s’impatienter. Ils se sont déjà tous bien rangés à la queue leu leu… Une file plutôt longue, mais pas si longue que ça. Eh non, désolé, c’est triste mais pas si long, voilà. Je pensais qu’on pouvait mettre plus de gens dans un Boeing 747, mais apparemment l’espace obscène réservé à la première classe aura sauvé des vies… Faudrait peut-être même la remercier, la première classe. Sans elle, on mettait deux fois plus de gens dans cette tombe volante… Bon, j’en sais rien. Et puis j’ai pas que ça à faire, non ?

 

L’ange continue de fouiller sa liasse. Et les autres qui commencent à piétiner en maugréant dans 23 langues différentes… Je croyais qu’en crevant on accédait à l’universalité, qu’il n’y avait plus de frontières, plus de murs dressés entre nous et donc plus de langues. Babel, tout ça… Mais non, c’est encore le bordel et les enfants pleurent toujours. Faut dire qu’il y a pas grand-chose à faire, par ici… Où on est, d’ailleurs ? Ça faisait pas longtemps qu’on avait décollé de Bogotá, une heure peut-être… Là c’est la cambrousse, et une cambrousse glauque, avec ça. Des débris, des corps… Au moins on s’est pas viandés sur une ville. Dieu merci, si j’ose dire. Salaud de Dieu, va ! Désolé mais c’est les émotions. Je me fumerais bien une clope, tiens. Techniquement j’ai arrêté de fumer la veille de mon départ. Hier, donc. Mais comme c’était pour des raisons de santé, je crois que je peux me détendre. Sauf que j’ai pas de clopes sur moi…

 

« De toute façon vous ne pouvez plus fumer », dit l’ange sans sortir le nez de ses papiers.

 

Il peut lire dans mes pensées, ce con ? Il relève la tête.

 

« Évidemment, je suis même assermenté pour ça. Et je vous prie de rester poli.

— Mais…

— Vous êtes bien Monsieur Viktor Prestof ?

— J’étais Viktor Prestof.

— Très drôle. J’ai une mauvaise nouvelle, monsieur Prestof.

— Allez, ça fait longtemps que j’ai renoncé au Paradis. »

 

L’ange soupire. Je crois que je le fatigue mais je peux pas m’empêcher de blaguer. Je passe mes nerfs comme ça.

 

« Vous êtes largué, dit l’ange. Le Paradis, l’Enfer… Vous verrez bien, ce n’est pas mon problème et d’ailleurs je n’en sais rien.

— Quand même, un ange assermenté ! C’est comme pour le permis, c’est ça ?

— Le permis ?

— Le permis de conduire. Je parie qu’avant vous annonciez d’entrée la couleur, et puis des excités vous cassaient la gueule alors…

— Je ne suis pas omniscient, c’est tout. Vous pouvez me laisser parler ? Vous retardez le départ de tout le monde. »

 

Il est pas gêné, lui. Moi je dirais plutôt que tout le monde a bénéficié d’un départ vachement avancé. Salaud de Dieu, va… Pardon, monsieur l’ange, continuez je vous prie.

 

« Bon, voilà le souci : je ne trouve pas votre dossier. »

 

Voilà pourquoi il fouillait dans sa paperasse !

 

« Exactement.

— Et donc, en gros, il se passe quoi ?

— Sans dossier, impossible de vous faire descendre.

— Ah ! C’est bien ce que je disais, vous m’envoyez en Enfer !

— Mais non.

— Mais si !

— Mais non, bordel ! Vous n’allez quand même pas m’apprendre mon métier ! Si vous voulez tout savoir, on fait d’abord descendre tout le monde dans un camp de transit pour le tri.

— Le Purgatoire, c’est bien ça ?

— Nan, ça c’est des âneries. C’est juste un camp de transit.

— Et je peux pas venir ?

— Comme je vous dis, je n’ai pas votre dossier.

— Regardez à nouveau. Viktor Prestof.

— Je sais bien qui vous êtes. Tout est écrit sur cette plaque autour de votre cou. »

 

Je baisse les yeux et effectivement, une petite plaque dorée pendouille à hauteur de mon nombril. Je lis : « Viktor Prestof : Maître du temps, cruciverbiste. » Qu’est-ce que c’est que ces conneries ? Je déteste les mots croisés, ça me rend violent, et puis… Maître du temps ? Genre, du temps qu’il fait ?

 

« Non, il s’agit plutôt de la dimension selon laquelle s’opère tout changement. Les secondes, les minutes, les heures… Le sablier, quoi. Le temps.

— Et je suis censé être maître de ça ?

— Ah mais vous êtes maître de ça, c’est la plaque qui le dit, et la plaque ne se plante jamais.

— Je comprends pas…

— Ou alors vous étiez Maître du temps lors d’une incarnation précédente. C’est un tout, vous savez. La plaque ne garde que les grandes lignes.

— Et rien de ma vie actuelle ? La dernière, celle d’il y a dix minutes ?

— Que dalle.

— C’est méchant, ce système. Et pas très catho je dois dire.

— Il n’est pas parfait mais c’est comme ça. Vous savez, il n’y a pas de honte à n’être qu’une incarnation mineure de soi-même. On est tous passés par là. Enfin, pas moi…

— Maître du temps et cruciverbiste…

— C’est cela. Bon, en l’état vous êtes bloqué, je ne peux rien faire sans votre dossier. Mais heureusement il y a une solution : il vous suffit d’en demander une copie à l’administrateur de votre commune de naissance spirituelle.

— À Paris ?

— Ne soyez pas ridicule, ricane l’ange. La commune de naissance spirituelle n’a rien à voir avec la commune de naissance. Les deux sont souvent éloignées de milliers de kilomètres… Attendez, je vais checker ça rapidement. »

 

L’ange ferme les yeux, se bouche une narine de la main gauche et se met un doigt dans l’oreille de la main droite. Puis il rouvre les yeux.

 

« Bizarrement foutu, ce que vous pensez. On pourrait croire que ma main gauche a un nez et que ma main droite a une oreille.

— Vous parlez bien avec votre cul !

— Je ne vous félicite pas. Heureusement j’en ai bientôt fini avec vous… Alors voilà. Votre commune de naissance spirituelle est : Pontoise.

— Pontoise ?! Pontoise près de Paris ?

— Absolument.

— Ça m’en fait une belle, niveau différence de distance… Vous êtes sûr que c’est pas plutôt Bogotá, Caracas ou Lima ?

— Nan. Pontoise. Allez chercher le dossier là-bas et puis on verra. »

 

L’ange se dirige alors vers la file des disparus et leur ordonne de faire la chenille : « Les mains sur les hanches du camarade de devant, schnell ! » Puis il demande à la femme de tête de lui attraper les ailes. Il se met alors à remuer des hanches comme s’il faisait du hula hoop, mais sans cerceau. C’est grotesque et libidineux.

 

« Vous êtes tordu, il me fait en dansant, mais vous voyez, vous avez clairement l’étoffe d’un cruciverbiste !

— Merde, mais comment j’y vais, moi, à Pontoise ?!

— Démerdez-vous ! Hasta la vista, conn… »

 

Un éclair prodigieux m’éblouit alors, je suis sonné quelques secondes et aveuglé pendant une bonne minute, si j’en crois mon instinct de Maître du temps. Quand mes sens me reviennent, je suis le seul fantôme au milieu des débris.

 

***

 

Comment je me suis retrouvé perdu en plein océan ? C’est un peu long à expliquer, mais je peux toujours essayer : j’ai pris le bus jusqu’à l’océan puis j’ai plongé dans l’océan. En gros c’est ça. Ah, précisons : primo, j’ai essayé de voler malgré ma haine des airs. Et bah ça marche pas. Pas de langue universelle, pas de clope, pas de vol ; la mort déçoit et je lui colle un 2/20 — on peut quand même marcher, courir et nager sans jamais se fatiguer… ce dont on n’a pas grand-chose à foutre puisque, en caractère de fantôme, il est possible d’emprunter les moyens de transport traditionnels sans rien payer. Ce qui m’amène à mon deuxio — bordel, et dire que je me prends des vagues pleines d’algues dans la gueule en vous pensant ça ! Glourg et deuxio, donc : j’ai un temps voulu prendre l’avion pour rentrer, mais nenni ! Arrivé sur le tarmac, je ne pus me résoudre à monter. Quel était donc ce trouble, cette irrationalité ? Une peur engendrée par la forme phallique du Boeing, partie émergée d’un iceberg de traumatismes enfantins ? Bien malin celui qui pourra percer ce mystère. L’épiphanie ne viendra certainement pas de mon compagnon de route, un poisson ridicule qui essaie désespérément de communiquer :

 

« Bloup gloup, floup ? Chloup ? »

 

Je ne te comprends pas, l’ami ! Pas de langage universel, pas de clope, pas de vol et pas de rame ! La mort déçoit, Ô ! La mort déçoit. Tu me prouves au moins que les animaux ont bien un sixième sens et peuvent nous voir, nous les âmes à la dérive. Mais bon, pour ce que tu m’apportes… Sans vouloir t’insulter, seul un être hautement évolué pourrait m’apporter un peu de réconfort… Une boulangère, par exemple. Elle me ferait la causette, me donnerait du pain, me montrerait ses seins… Mais qu’est-ce que je raconte, moi ? Ça rend un peu barge, de nager seul pendant des jours. Je comprends mieux l’autre avec son ballon de volley, tiens. WILSOOON ! WILSOOON ! Héhé. WILSOOON ! Ça va bien deux secondes.

 

« Hikiki ! Salut salut Monsieur Triton ! Tu cherches Wilsooon ? »

 

Un dauphin qui parle, autre truc que j’aurai pas vu avant de mourir. Maintenant c’est fait…

 

« C’est compliqué, je dis au dauphin, mais… Houlala, je crois que je déraille…

— Wilsooon je le connais, moi. Même qu’il est au bar.

— C’est dingue, je dis sans écouter le dauphin, normalement y’a pas de langage universel et là je vous comprends très bien. Et même… et même… vous avez la voix de Gérard Darmon.

— Hikiki ! Moi je le connais, Wilsooon. Au fait, tu peux me dessiner un mouton de mer ?

— J’aimerais bien mais je sais pas ce que c’est et j’ai pas de stylo.

— Une fois j’ai mangé un vieux Bic ! Faut pas le faire. »

 

Le dauphin fait un bond par-dessus ma tête comme dans « Sauvez Willy » puis il ajoute :

 

« Quand on saute on voit la lune et la lune nous voit, Monsieur Triton ! Elle rentre dans notre évent et met une graine et après on rêve des marmottes cosmiques qui ont créé la terre ! Y’a même des vaches violettes… Mais c’est pas un rêve, Monsieur Triton !

— Plutôt un cauchemar…

— T’es quand même mon copain ? Hein que t’es mon copain ?

— Bah, j’avais plutôt envisagé une boulangère…

— Hikiki ! Comme on est copains, monte sur mon dos et chope mon aileron.

— Pour quoi faire ?

— Fais-moi confiance, hikiki ! Regarde, il est tout dur et bien glissant !

— Hein ?!

— Hikiki ! Je vais t’aider à trouver Wilsooon ! Allez viens j’t’emmène au vent dans un rade sous l’océan !

— Ça nous rapproche de l’Europe ?

— On n’est qu’à vingt milles de Caracas, Monsieur Triton… Bien sûr que ça nous rapproche de l’Europe ! Mon rade il est en plein Atlantique, mon rade. Tu connais l’Atlantique ? Une fois y’avait même un phoque. »

 

J’attrape son aileron et on file comme des torpilles sur l’océan, c’est particulièrement classe à mon avis. Pendant un moment, comme j’ai un peu peur d’être barge, je dis rien. Faudrait pas dissiper le mirage. L’essentiel est que le dauphin me rapproche de Pontoise… Mais c’est que ça dure, ce petit voyage, et je commence à m’ennuyer. C’est pas le tout d’être classe : encore faut-il avoir un public pour le constater. Alors je me penche et parle au dauphin.

 

« Dites-moi, Flipper, vous parlez vraiment français ?

— Flipper ? Flipper c’est un nom d’étoile de mer, d’abord. Moi je suis Rudolph. Ma maman c’est Tédolph et mon papa c’est Zodolph ou Bidolph, on sait pas.

— … Et ils sont où, vos parents ?

— Mes deux papas ils violent des gens sur la côte pour la saison d’été, et maman c’est un sashimi, maintenant, c’est trop triste et trop bon en même temps.

— Pardon. Je voulais pas… Vraiment, je pensais que je délirais et que vous alliez pas me comprendre.

— Hikiki ! Tous les dauphins parlent français, Monsieur Triton.

— Bah merde ! Vous savez que des chercheurs du monde entier essaient de décoder votre langue…

— Notre langue ?

— Le truc avec les sifflements, les bruits de bouche, là… NININI ! Non, j’arrive pas à le faire. »

 

Rudolph éclate de rire, un truc gluant gicle de son évent et m’asperge le visage. Sans doute une graine de lune…

 

« Hikiki ! Ah ouais, ça ! C’est les dauphins de la com’, dès qu’un humain les approche ils crachent, ils rotent et ils pètent pour foutre le dawa ! C’est trop marrant mais aucun dauphin parle comme ça.

— Sans déconner ?

— Hikiki ! Moi j’aime bien péter aussi. Une fois j’ai dit un gros mot.

— Fascinant.

— Attends, on arrive… Je dois aller voir le responsable pour savoir si tu peux entrer. »

 

Rudolph me laisse un moment à la surface. Lorsqu’il remonte, il me dit que le patron « s’en bat les écailles » et qu’on peut y aller.

 

Passé une certaine profondeur, l’obscurité m’aveugle et j’en conclus que la mort déçoit : pas d’œil de chat. Finalement je vois luire un truc, petit puis moyen puis grand. C’est une énorme épave éclairée par une légion de poissons-lanternes. Serait-ce… serait-ce… Mais oui ! Le Titanic ! J’exulte, je nage dans la joie ! Ô, la mort ne déçoit finalement pas tant que ça ! J’avais tellement pleuré devant ce film… Une vague d’émotion me submerge et tout me revient : vingt-neuf chaudières alimentant en vapeur des machines alternatives à triple expansion, puis la turbine ; une hélice centrale à quatre pales soutenue par deux hélices latérales à trois pales ; quatre dynamos de 400 kW pour fournir l’énergie électrique nécessaire au fonctionnement des équipements… Un vrai gâchis.

 

« C’est pas le Titanic », précise Rudolph.

 

J’aurais pu le déduire moi-même en passant devant la proue du navire. Le nom original, Groveinard, a été rayé grossièrement et remplacé par « 3e Dimension ½ ». Devant la porte sur le pont supérieur, le videur, une torpille noire, me regarde d’un œil électrique mais me laisse passer. À l’intérieur, quelques couloirs exigus et déserts laissent vite place au clou du spectacle, une immense salle de banquet grouillant de vie sous-marine. Avec l’éclairage blafard produit par les poissons-lanternes et cette eau chargée de particules verdâtres, on se croirait à l’intérieur d’une boule à neige hantée.

 

« Viens, on va au bar manger des larves » dit Rudolph.

 

Et pour cela, il faut traverser la salle. Comme j’essaie de retarder mon arrivée au bar, je me balade et remarque la table d’un requin au comportement suspect, pas très Thalassa.

 

« Qu’est-ce qu’il a lui ? je demande à Rudolph. Il a pas l’air bien.

— Gueule ouverte, le ventre en l’air… Hikiki ! Il est rond comme une queue de pelle ! Ça se voit pas ?!

— Et eux, c’est qui ? »

 

Sur la table devant le requin, de petits poissons s’agglutinent autour d’une matière fluorescente.

 

« C’est ses poissons-pilotes, ils sont tout foufous !

— On dirait qu’ils gobent un truc…

— Ah ouais, c’est du Warning, trop fort !

— C’est quoi le Warning ?

— Un truc super qu’on trouve dans les barils jaunes au fond de l’océan.

— Vous voulez dire des déchets radioactifs ?

— Grave, ça défonce c’est trop bien c’est un cadeau des dieux ça défonce trop bien ! »

 

Je m’approche des poissons-pilotes. L’un d’eux à une jolie excroissance sur le dos, on dirait Gandhi en wingsuit.

 

« Qu’est-ce tu fais, Monsieur Triton ? s’inquiète Rudolph. T’approche pas trop ou ils vont te gober les yeux. Moi une fois j’ai appuyé super fort sur mon œil avec un corail. Faut pas le faire. »

 

Et je le crois… Vraiment, l’ambiance est loin d’être distinguée. La 3e Dimension ½ est un vrai rade pour poissons loups-bars et poisseracailles. J’espère au moins que ce Wilsooon vaut le coup… Lorsqu’on arrive au bar, une anguille tachetée me tourne autour et me susurre des mystères dans sa langue des bas-fonds. Rudolph se paie ma tête :

 

« Hikiki ! T’inquiète, ça c’est la Grande Roussette ! Elle dit qu’elle te suce le zizi pour un Carambar.

— M’étonnerait qu’elle ait dit ça…

— Hikiki, trop fort Monsieur Triton ! En fait elle suce gratos mais elle repart avec ton zizi. Faut pas le faire. »

 

La Grande Roussette ouvre alors la bouche et me dévoile une rangée de dents acérées. Je décline sa piquante invitation et me pose au comptoir. Le barman est un dauphin, ça me changera des autres dégénérés. Il me voit et lance :

 

« Hakaka pouet-pouet ! Beurp !

— C’est bon, Adolph, il est avec moi, dit Rudolph.

— Enchanté, fait le barman. Puis-je vous servir un verre de plancton ou une bonne grosse ligne de Warning ? »

 

Je dois réfléchir. Rudolph en profite pour aller aux toilettes. Alors : plancton ou Warning ? Si on m’avait dit que j’allais un jour me poser cette question… D’ailleurs… Bordel ! Avec toutes ces aventures, j’ai oublié Pontoise. Et pourquoi je suis là, déjà ? J’ai un de ces mal à me concentrer… Tiens, un gros poulpe ! Il s’assoit sur un tabouret à côté et me dit :

 

« C’est ceux qui en parlent le moins qui en pensent le plus. »

 

Houla ! Je sens que lui il va m’embrouiller. Et Rudolph qu’est toujours pas revenu… Approche diplomatique :

 

« Bonjour, m’sieur. Moi c’est Viktor Prestof, Maître du temps et cruciverbiste. Et vous ?…

— Wilsooon.

— Ah, je vois que vous êtes au courant de mon petit délire…

— Regardez-moi dans les cieux. J’ai dit les cieux !

— Z’êtes pas un peu bourré, vous aussi ?

— Juste fais-le ! »

 

Rudolph revient et se cale entre le pieuvrot et moi, juste à temps pour me sauver la mise.

 

« Je vois que t’as rencontré Wilsooon ! Wilsooon, il est tout le temps au bar et il louche.

— Hein ?! C’est vous Wilsooon ? je fais au poulpe. Pourquoi vous l’avez pas dit plus tôt ?

— Parce ce que je est un autre qui le vaut bien. »

 

Je me penche vers Rudolph et murmure :

 

« P’tain mais il est secoué, lui !

— Sinon le poulpe il reste en bas, dit Wilsooon.

— Hikiki ! Wilsooon il parle pas bien français, tout ce qu’il dit il l’a lu sur des vieilles ordures… Eh, je mangerais bien une friture.

— Il a frit, il a tout compris », dit Wilsooon.

 

Et il commence à parler dans une langue que je ne connais pas. Rudolph l’écoute gravement, je comprends que l’heure n’est plus à la déconne. Quand le poulpe finit, Rudolph me pose une nageoire sur l’épaule.

 

« Wilsooon a un truc très important à te proposer.

— À moi ?

— Ouais. Tu vois, monsieur Triton, en fait t’es pas là par hasard… »

 

Je comprends pas. Je me tourne vers Wilson qui pose un œil sur moi et dit : « Venez comme je suis. »

 

***

2042. Belzébuth, l’ange du début de l’histoire, me tient en joue tandis qu’il resserre son étreinte mortelle sur Rudolph.

 

« Hakaka ! J’ai peur, Mister Ti ! Est-ce qu’on verra la lune, les vaches violettes cosmiques dans l’au-delà ?

— Mais oui, Rudolph, tu deviendras un rayon de lune et tu brilleras à tout jamais sur tous les océans, toutes les mers, tous les chauves du monde !

— Et les marmottes ?

— Et les marmottes, et les moutons de mer en chocolat Lindt ! Lâche-le, Belzébuth, c’est un innocent ! »

 

Mais Belzébuth s’en cogne. Depuis le début, il voulait juste détourner des âmes pour les envoyer direct en Enfer ! Faut dire que c’était bizarre, ces histoires de camp de transit…

 

« T’as tout compris, Maître du temps ! crache le démon. Et je ne pouvais pas laisser un Maître du temps et super cruciverbiste tout gâcher !

— Mais que faites-vous dans la salle du conseil municipal ? » pleurniche le maire de Pontoise.

 

Parce qu’on est à la mairie de Pontoise, j’ai oublié de le préciser. Tous les animaux marins ont revêtu leurs exosquelettes de lumière et le généralissime Wilsooon est sur le point d’achever sa conquête du monde. Je l’ai même un peu aidé, après de brèves révisions en maîtrise temporelle. Quoi d’autre quoi d’autre… Le Warning me retourne le crâne. Le temps que je raconte ça, Belzébuth a fait flamber le maire et s’apprête à rôtir Rudolph.

 

« Hakaka ! Faut pas le faire, Monsieur Belzébuth, faut pas le faire ! »

 

Mais Belzébuth le fait, je hurle « Rudooolph ! » pendant que le généralissime Wilsooon arrive en sournois et fait quatre clés d’étranglement à Belzébuth. Tout en économie, le généralissime.

 

« Wilsooon, épargne-moi et ensemble, on régnera sur le monde !

— Ce gars, c’est plus fort que toi ! dit Wilsooon.

— Mais qu’est-ce que tu veux ?

— Faire de la mer le plus bel endroit de la terre !

— Je ne comprends rien, je… J’étouffe ! »

 

Mais le généralissime n’a que faire des supplications du démon. Il prononce alors sa célèbre phrase « Sea, sex and Duralex, sed lex » et bousille Belzébuth. C’est fini, Ô, c’est fini ! Sur ma plaque dorée, on peut désormais lire : « Viktor Prestof : Maître du temps, cruciverbiste, Seigneur de Pontoise et Maître du monde adjoint. » J’ai réussi ma mort.

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