J’habite au premier étage d’un immeuble vétuste, de l’autre côté de la voie ferrée. Comme mon appartement donne sur la cour intérieure, je suis toujours aux premières loges pour assister aux trucs qui s’y passent. L’été, avec les fenêtres grandes ouvertes, c’est même impossible de rater le spectacle. En ce moment une femme, de dos, invective le voisin du rez-de-chaussée, de l’autre côté de la cour.

« Putain, j’en ai jusque là ! »

Elle a les mains sur les hanches : puissance. Le dos bien droit : prestance. Une belle paire de fesses : effervescence. Le type reste dans l’entrebâillement de sa porte.

« Je vous jure qu’on m’a rien donné !

— La Poste me dit que mon colis est chez vous ! »

Elle hausse encore le ton. On dirait qu’elle va le cogner. Mais le type se démonte pas, c’est un diplomate.

« Je sais bien mais on m’a rien donné, vraiment. Moi aussi j’ai des colis qui sont jamais arrivés…

— Je vous crois pas ! Y’en avait pour deux-cents balles de sous-vêtements !

— Je suis désolé mais qu’est-ce que vous voulez que je fasse ? Je suis de bonne foi…

— Et moi je crois La Poste ! »

Ce bordel, dans cette cour. Une fois, à quatre heures du mat’, en plein mois d’août, j’entends un cri effroyable, un cri qui bouge, ça court dans la cour puis la porte de l’immeuble claque. Impossible de me rendormir. J’attends un peu, hésite à descendre mais à quoi bon. Une demi-heure plus tard, je vois une lumière en bas. C’est une lampe de poche, puis deux lampes de poche, chacune agitée par un flic. J’écoute dans le noir puis on toque à ma porte. Ce doit être les policiers. Je ne réponds pas, on toque pas chez les gens à cette heure-ci. Je m’arrête presque de respirer et ils me foutent la paix. Le calme revient en bas, puis j’entends une femme appeler doucement : « Vignette ! Vignette ! » Toujours sans allumer, je vais à la fenêtre et grommelle : « Qu’est-ce qui se passe ? »

La femme sursaute et regarde tout autour ; un type l’accompagne mais il ne sursaute pas, il lève la tête dans ma direction et me pointe du doigt. Je baisse la voix :

« Désolé, je voulais pas vous faire peur.

— Pardon, je vous avais pas vu…

— Non, vraiment, désolé. Qu’est-ce qui se passe ? C’est vous qu’avez crié ?

— Oui, pardon… Je… Je cherche mon chat. »

Elle m’explique à quoi il ressemble.

« C’est pour ça que vous avez crié ?

— Oui… Enfin non. J’ai… Un clochard a pété ma porte, il est entré chez moi pendant que je dormais.

— Sérieusement ?! Vous allez bien ?

— C’était affreux. La peur de ma vie. Il est monté dans ma mezzanine…

— Non !

— Et avant il s’est même fait à manger, j’ai toute une vaisselle dans l’évier…

— Non !!

— J’ai hurlé quand il m’a réveillée… J’ai appelé les flics, mais quand ils sont arrivés il s’était barré. Et on trouve plus mon chat.

— NON !!!

— Il a même pris sa caisse et ses croquettes.

— C’est p’t’être un chat prévoyant. »

Ça l’avait pas fait rire, ça.

En dessous, le type propose à la fille d’entrer chez lui et d’inspecter son appartement. Il a l’air sincère et j’imagine déjà une belle histoire d’amour entre les deux : la fille fouille l’appart et ne trouve rien, mais remarque les tableaux aux murs. Il s’avère que le type est peintre et la fille, qui s’y connaît en art brut, tombe immédiatement sous le charme de cet artiste torturé qu’elle prenait pour un voleur de colis. Comme elle est globetrotteuse et critique culinaire, ils sillonnent le monde à la recherche de paysages somptueux (lui) et de saveurs remarquables (elle). Ils ont bientôt deux enfants brillants qui marqueront durablement l’histoire de l’Humanité : l’une en étant la première personne à fouler le sol martien, l’autre en trouvant un remède à la calvitie.

Tout ça parce qu’un truc cloche à La Poste, dans la cour ou dans la vie en général. Pour ma part, je ferme la fenêtre, enfile un superbe shorty rouge Victoria’s Secret et pourchasse Vignette dans tout l’appartement.

Retrouvez-moi ici :