Mon colocataire Eustache me tape sur les nerfs, il refuse de quitter ma chambre.

— Allez, t’as gagné : je te le donne le ticket !

— En quelle langue faut te le dire ? J’aime pas le sport, Eustache.

— Mais là c’est du hockey ! Du hockey ! Pif-paf, quoi !

Il finit par m’avoir en me promettant une collation, une fois à la patinoire.

— Tu veux un donut au bacon, demande Eustache, ou une barquette de frites mayo ?

— Hmm… Que ferait Jésus, à notre place ?

— On n’a qu’à lui demander.

On s’agenouille donc pour prier au milieu des gradins. L’organiste envoie une version tâtonnante de Cowboys From Hell, puis c’est la fausse note : Eustache soutient que Jésus préfère les frites. Je le soupçonne d’instrumentaliser notre Sauveur pour arriver à ses fins, mais je tiens bon et commande un donut.

— Kowinsky joue ce soir, dit Eustache.

— Qui c’est, celui-là ?

— L’Étoile russe, le Loup de Volgograd.

— Violent ?

— Le plus violent de tous. Le Trépaneur des glaces.

— Continue.

— En plus de Kowinsky, en attaque, il y aura Kowansky et Kowalsky. Une ligne de dingues. Les Orgues de Staline.

— Ah ouais ?

— Klimsky et Klamsky à l’arrière, la défense la plus sensationnelle du championnat. Le Kazoo de Lénine.

Je pioche une frite tiède dans la barquette d’Eustache. Pendant ce temps, les cheerleaders bénévoles ont fait place aux parpaings sur patins que sont les hockeyeurs. Un type tout rayé balance le truc rond et les coups de crosse commencent. Quelques minutes et pas mal de plexiglas plus tard, Kowinsky est mis en échec par un joueur adverse. Ça fait BAM ! et toute la patinoire hurle debout. Pas moi. Ayant raté l’action, je ramasse la barquette d’Eustache, attrape une frite froide et l’enfonce rageusement dans la mayonnaise.

— Cet enculé de Rubenstein ! Sale juif, va !

— Oh, Eustache, tu te calmes ! T’es pas sur Internet, là.

— Mais à chaque fois il allume Kowinsky !

— On n’en sait rien, si c’est Kowinsky ! Ils ont tous le même nom. On voit pas leur visage, en plus.

— Putain mais l’autre enculé de Rubenstein, bah voilà, quoi. C’est la faute aux autres, système de merde.

— Mange une frite.

Je lui tends sa barquette. Eustache l’ignore. Il fixe Kowinsky qui refuse de se lever. Un petit capricieux, celui-là, une vraie diva sur patins ! Puis un truc bizarre arrive. Le soigneur, en l’occurrence. Il glisse vers Kowinsky et le met à quatre pattes, puis s’agenouille et colle doucement son entrejambe contre le derrière rembourré du Loup de Volgograd. Visiblement, ça fait du bien au Russe : il se relève immédiatement et marque même son cinquième but dans la foulée. Je regarde autour de moi et vide discrètement le reste de la barquette dans la poche gauche de mon blouson.

— Euh, Eustache, je voulais pas te dire mais depuis le début, je comprends rien aux règles.

— C’est quoi le problème ? C’est à cause des mascottes ?

— Oui, alors, parlons-en…

Je n’ai pas le temps de développer. Un dénommé Kazinsky assène un violent coup de protège-dents au front de Kowinsky. Les deux tombent. On dirait qu’ils s’essaient à la tendresse, mais l’équipement les handicape. L’organiste joue deux mesures de Yellow Submarine sous les huées du public, partagé entre la franche rigolade des rixes, « vlan dans sa gueule ! », et l’opacité du jeu hors rixe, « il va comment le gosse qui s’est mangé le palet ? » Le soigneur apparaît et je commence à me demander où ils ont déniché ce chamane, parce que les deux joueurs se remettent debout dès qu’ils le voient arriver. Un mec assis derrière moi profite de l’interruption pour demander à sa copine :

— Un p’tit kebab, après ?

— Je crois qu’il n’y en a pas dans le coin.

— Mais on est à côté de Charpennes, non ?

— Pas du tout.

— Alors un KFC ?

— Faites comme vous le sentez mais gardez vos distances, monsieur.

Eustache se retourne et leur lance un regard assassin. J’imagine que les déboires de son chouchou Kowinsky l’ont affecté et qu’il veut se défouler. Pour éviter d’attirer son courroux, je fais semblant de m’intéresser à l’action sur la glace. Ça tombe bien : la star de l’équipe adverse, un certain Nabovich, vient d’amortir ses frais d’assurance dentaire en embrassant le coude de Kowinsky ou Kowalsky. Eustache est presque sûr que c’est l’un des deux. Le soigneur tente de ranimer l’édenté en s’asseyant sur son visage, en vain, tandis que l’organiste joue une fois la gamme de do majeur, dans l’ordre : do ré mi fa sol LA VÉ CÉ (je crois entendre). Des frissons me parcourent l’échine. On vient de me renverser un fond de Heineken dans le cou. Pendant que je m’essuie, on évacue le nabot et notre équipe marque trois buts dans la foulée. J’achète une barquette de frites. C’est complètement idiot, parce que j’en ai encore plein les poches, mais le plus débile c’est que mis en transe par l’ambiance, je me lève et hurle :

— EH KOWINSKY, KOWINSKY ! TU VEUX PAS JOUER AU SOIGNEUR AVEC MOI ?

Comment m’entend-il dans ce vacarme ? Eustache a l’air étonné de ma sortie, puis encore plus étonné lorsque Kowinsky enjambe la balustrade et se dirige vers nous, puis encore plus étonné quand Kowinsky lui colle des bourre-pifs avec un abandon tout professionnel — bon, avec tous les chocs qu’il a pris, le ruskov, on peut pas lui en vouloir de nous avoir confondus, Eustache et moi, vu qu’on est habillés pareil. En regardant mon colocataire se faire corriger par le Tripoteur Glacé, je me dis que Kowinsky est tout de même sympa de pas avoir quitté ses gants. Et puis, allez, ça se voit qu’il retient ses coups, c’est presque un cadeau qu’il fait à Eustache… Voilà, il lui offre un souvenir, un grand moment de hockey ! Kowinsky finit par se lasser et redescend sur la glace. Je mange une frite et passe un vieux mouchoir à Eustache, encore bouleversé d’avoir rencontré son idole. Kowinsky marque un but.

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