Puisque je dois tout vous expliquer, permettez-moi de commencer par le commencement, comme on dit. Ça ne sera pas long. Puis-je y aller ?

Lorsqu’il était encore enfant unique, mon fils Edchote était fasciné par le chien de chasse en faïence qui trônait sur mon secrétaire, un homme que je payais pour rester allongé et supporter le poids d’une ribambelle de babioles ramenées de voyages dans nos anciennes colonies. Edchote me réclamait l’animal bien avant d’avoir articulé son premier mot. Sa litanie, aussi douce que le feulement d’une perceuse, ne cessait pour ainsi dire jamais ; qu’il soit dans son bain, sur la table à langer ou en plein repas, crachant sa purée à la truffe au visage des nourrices, Edchote réclamait son chien. Je posais l’objet devant l’enfant et l’observais en explorer chaque creux et bosse de ses menottes manucurées. Déjà le toucher du futur pianiste ! Edchote pouvait jouer des heures avec ce compagnon imaginaire qu’il nomma Pouchkine, un poète dont il aimait le patronyme à défaut d’en connaître l’œuvre. Ce nom, éthéré et mélodieux comme le clapotis d’un ruisseau des steppes reculées de la Russie éternelle, lui était tombé dans l’oreille lors des soirées littéraires que nous tenions, avec mon épouse, pour faire étalage de notre somptueuse collection de livres anciens. Notre temps libre étant partagé entre l’organisation de ces fastueux événements et la chasse aux perdreaux, tradition familiale, nous n’avions malheureusement jamais entrepris la lecture desdits ouvrages. Et cela n’avait pas d’importance : au cœur du salon, la fumée capiteuse des pipes asphyxiait bien vite la littérature. De cette dépouille encore tiède s’élevaient alors des récits de chasse, certains vaudevillesques, d’autres horrifiants comme autant de charognes rendues à la vie. Les enfants raffolaient de ces chroniques.

Car la famille s’était agrandie. Deux ans après la naissance d’Edchote arrivaient des jumeaux, Matador et Pâquerette. J’avais désormais deux fils et une fille, tous étonnamment différents.

Edchote avait hérité de mon corps fluet et de ces cheveux crépus qui tourmentent notre haut lignage depuis des générations. Sa douceur et sa sérénité contrastaient avec la virulence qu’il déployait pour tenir les jumeaux à l’écart de Pouchkine, mais nous y reviendrons.

Pâquerette était le portrait craché de sa mère : de prime abord, vous l’auriez jugée en surpoids, alors qu’elle devait sa carrure à une ossature anormalement volumineuse. Ses frères, cancres morphologiques, ignoraient son handicap et ne manquaient pas une occasion de brocarder sa lourdeur, la comparant volontiers à quelque pachyderme aviné.

Et Matador, me direz-vous ? Ses silences nous ont longtemps fait penser qu’il souffrait d’un léger retard mental. Après des semaines d’observation sous la tutelle de spécialistes aussi renommés qu’onéreux, nous apprîmes qu’il ne nous aimait tout simplement pas.

Une sourde rivalité ne tarda pas à s’installer entre les enfants : tous souhaitaient un jour posséder Pouchkine. Edchote mettait en avant son droit d’aînesse ; Pâquerette, sa passion des arts plastiques ; Matador, loin de ces appétences matérialistes, participait par goût du conflit. Il aurait tout aussi bien convoité une vieille éponge ou une boîte de chocolats à la cerise si cela avait contrarié le reste de la fratrie.

Comment cela a-t-il commencé ? Je me rappelle une écrasante journée d’été. Pâquerette, alors âgée de cinq ans, souilla Pouchkine avec cette rage empreinte d’allégresse si commune chez les tout-petits. Je vous épargne les détails : à cet âge, la salive et les excréments constituent l’alpha et l’oméga de la communication non verbale. En représailles, Edchote infligea à sa sœur une douloureuse brûlure indienne, tandis que Matador riait du spectacle. À l’époque, je laissai mon secrétaire punir les enfants et me contentai de pester contre ma femme : après tout, elle était à moitié responsable de la catastrophe qui nous pendait au nez. Je compris bien plus tard que mes craintes étaient fondées et qu’il ne s’agissait pas d’une simple querelle enfantine. Si aujourd’hui nous pouvions observer le cœur de Pâquerette, je parie que nous y verrions encore l’empreinte de la petite main d’Edchote, juste à côté de celle laissée par le turpide duc de Vit, mais c’est une autre histoire.

À l’adolescence des enfants, pas un repas ne se déroulait sans éclats, pas une messe sans esclandres, pas une soirée littéraire sans champagne renversé. Désemparé par l’incapacité des gouvernantes à discipliner ces effrontés, je châtiais les jeunes femmes sans relâche et sans résultat, je dois bien l’admettre. Puis me vint l’idée d’initier mes rejetons à la chasse, pour développer leur esprit de corps et les fédérer autour d’une activité porteuse de valeurs essentielles à mes yeux : patience, discipline, amour de la nature, violence contenue. D’abord confronté à leur indifférence, je créai un défi qui piquerait leur intérêt : le premier à me rapporter cinq perdreaux en une sortie gagnerait Pouchkine. L’enthousiasme ne se fit pas attendre et tous se passionnèrent dès lors pour ce sport nourricier.

 

Débusquer autant de gibier s’avérait ardu et la nouvelle lubie de Matador nous compliquait la tâche. Fraîchement passionné par les super-héros et Benito Mussolini, mon fils insistait pour que nous l’appelions « Capitaine Duce » et chassait vêtu d’une tenue de sa confection : bottes de pluie, justaucorps marron et cape découpée dans une bâche que notre jardinier chercha longtemps, si longtemps en fait que « Bâche, bâche… Il Duce ! » furent ces derniers mots lorsqu’il mourut quelques années plus tard des suites d’un épineux accident de rosier. Mais revenons à nos oiseaux. Malgré nos vitupérations, Matador ne manquait jamais de hurler « Polizia des bois ! » lorsqu’il débusquait un animal, ce qui, outre les soucis de voisinage inhérents à ce genre de foucades, faisait invariablement fuir le perdreau et alertait le reste de la forêt.

 

Les enfants devinrent adultes et quittèrent la propriété ; le chien de faïence resta sur le secrétaire, puis sur l’urne du secrétaire.

 

Ce midi, nous nous réunîmes pour fêter l’anniversaire de mon épouse. Après le repas, Pâquerette, éméchée, proposa d’en finir une bonne fois pour toutes avec cette histoire de chien et suggéra de modifier légèrement les règles du défi : Pouchkine reviendrait au chasseur rapportant le plus de perdreaux. Les enfants me désignèrent comme seul juge et partirent se préparer pour le rendez-vous dans la clairière.

Pâquerette arriva la première ; c’était désormais une solide gaillarde de quatre-vingts kilos, mais on pouvait encore déceler dans ses yeux l’enfant qui nous avait coûté si cher en frais de dentiste, son penchant naturel étant, lorsqu’elle affrontait ses frères, de monter les genoux à hauteur de molaires et d’envoyer la sauce. Puis Edchote apparut dans son impeccable tenue sportive. Nous attendîmes Matador avec fébrilité, à peine surpris lorsqu’il déboula sur le Segway tout-terrain qu’il m’avait offert à Noël. Son costume de Capitaine Duce engonçait désormais ses formes généreuses, fruit d’une histoire passionnée entre mon fils et une gamelle de cassoulet ; je m’attendais à ce qu’il accouche d’un gros haricot à tout instant.

« On a laissé sa dignité au vestiaire ? » lui demanda Pâquerette.

Matador remonta ses collants, fit une sorte d’entrechat et la regarda dans les yeux :

« Polizia des bois. Le chien sera bientôt à moi. »

Ils partirent chacun de leur côté, la fleur au fusil chargé. Je ne pensais pas que les initier un jour à la chasse aurait de telles conséquences.

Seule Pâquerette reparut à l’heure convenue, avec trois perdreaux. Elle déclara être certaine de battre ses frères et accueillit fraîchement Matador, couvert de boue, lorsqu’il lui montra sa prise : trois perdreaux.

« Impossible, dit Pâquerette. Ça fait des heures qu’on t’entend bramer en italien.

— Que dire ? Je suis tombé sur ces pauvres bêtes par mégarde. Avec toute cette boue, difficile de garder le contrôle du Segway. »

Pâquerette s’indigna, soulignant qu’il était interdit de chasser la plume avec son derrière ; Matador remarqua que le règlement ne stipulait rien à ce sujet, que ses perdreaux étaient valables et même plus valables que ceux de sa sœur, car on n’aurait pas à en extraire les plombs avant la dégustation. Pâquerette tira en l’air et pour calmer les esprits, je proposai de régler cette querelle en gentilshommes. Nous avions un peu de temps avant le coucher du soleil, d’autant qu’Edchote n’était toujours pas revenu.

 

J’allai chercher mes vieux pistolets de duel, les tendis aux jumeaux et leur intimai de se placer à cinquante pas l’un de l’autre, en partant du centre de la clairière. L’issue de cet affrontement de pacotille ne m’inquiétait pas : à une telle distance, ces armes imprécises ne pouvaient tuer personne, quand bien même les duellistes feraient mouche. Mais je n’avais pas escompté qu’une fois les enfants en place et mon signal donné, l’arme de Matador lui exploserait dans la main, que Pâquerette révoltée s’approcherait de lui en vociférant « Tu voulais le faire ! Tu voulais le faire ! », qu’elle plaquerait son pistolet encore chargé contre le ventre du dodu Duce et qu’elle presserait la détente. Non, je ne pensais pas que donner des armes à feu à mes enfants aurait de telles conséquences, comme je ne m’attendais pas, avant l’arrivée de l’hélicoptère du SAMU, à apprendre de mon épouse qu’Edchote était revenu à la demeure peu après le début de la chasse, s’était emparé de Pouchkine et avait éructé qu’il ne remettrait plus jamais les pieds dans ce « terreau de cinglés ». Voilà, en quelques mots, le quotidien de tout parent conciliant : des borborygmes et autres pantomimes, le pétard à la main, quand votre maudite géniture ne fugue pas sur un coup de tête, tout simplement. Le monde va mal, inspecteur.

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