« Jules, c’est pas ton frère, là-bas, avec Tristan et les autres connards ? »

J’arrête de faire fondre le stylo, range mon briquet et me relève. Rémi a raison. Sous l’arbre au fond de la cour, dans le coin réservé aux pétages de gueules, la casquette Obey de mon petit frère semble flotter toute seule dans une forêt de têtes.

« Sûr qu’ils le rackettent, dit Rémi. Je veux dire, il est en sixième, ils sont en troisième… On y va ?

— Laisse faire. »

Nathan doit apprendre. Je vais pas lui mâcher le travail. C’est pas comme ça qu’on fait… Non, ce qu’on fait, Rémi et moi, c’est qu’on suit Tristan quand il quitte sa bande pour aller aux chiottes. J’attends qu’il commence à pisser et je lui fais une clé d’étranglement, mon coup préféré. Qu’est-ce qu’il peut bien faire, coincé comme ça, le souffle coupé, avec Rémi qui mate son oiseau à l’air ? Il a intérêt à parler.

« Qu’est-ce que vous branlez avec mon petit frère ? »

Il a intérêt à parler, mais il y arrive pas. En fait, je m’en fous un peu, ça me plaît de l’étrangler mais le pion, Marc, vient tout gâcher. Ça va chier pour nous… Tout ça parce que j’avais oublié que même ces gogols de surveillants doivent se soulager.

 

« Jules Prestof, Rémi Pépa, Tristan Gignac… La Dream Team ! dit Marc. À vous trois, vous explosez le record d’avertissements du collège, avec un léger avantage pour Prestof, qui parvient à peine à contenir sa joie. »

Faut croire que je souris. J’aimerais qu’on m’oublie mais ça risque d’être compliqué : à part nous trois et le pion, la permanence est vide. Je comprends pas pourquoi on est pas encore chez la dirlo. Je regarde Rémi. Des gouttes de sueur coulent sur ses culs de bouteille mais à part ça, rien n’a bougé, ses cheveux roux sont toujours plaqués en arrière sur son crâne de moineau, comme soufflés par une explosion de Pento. Tristan, lui, a disparu derrière la putain de mèche blonde qui pousse sur son front depuis deux ans, le reste de sa tête étant soigneusement maintenu à trois millimètres, pas plus, comme pour créer une sorte d’équilibre dans la mocheté. Un putain de cassos !

« Cette fois c’est le renvoi assuré, continue le pion. Alors qu’est-ce qu’on fait ? »

Silence.

« Qu’est-ce qu’on fait ? répète Marc.

— M’en fous, j’irai bosser avec mon père », marmonne finalement Rémi.

Marc rigole, mais on voit bien qu’il rigole pas vraiment.

« Tu crois vraiment que ça va être aussi simple ? » demande-t-il.

Con de pion. Il imagine même pas. Rémi sait très bien que ça va pas être « aussi simple » de travailler à la ferme une fois que son père lui aura pété les deux jambes en apprenant son expulsion. Tristan et moi, on le sait aussi : on vient tous du même village. Ouais, tout Montfleury plaindra Rémi en apprenant la nouvelle. Marc nous dévisage avec cet air grave qu’il prend pour nous effrayer. En fait, il a l’air d’un vrai triso et j’ai toujours envie de lui demander si ses parents sont pas frère et sœur quand il tire cette tronche. Il se penche en arrière sur sa chaise et fait claquer sa langue trois fois contre son palais.

« Bon, puisque vous n’avez pas de solution, je vais vous en proposer une : pour cette fois, je ne dis rien. Vous n’allez pas chez la directrice. »

Rémi, Tristan et moi on se regarde. Ça pue pas un peu la merde, cette histoire ? Je sens que l’autre va nous demander de lui tailler des pipes jusqu’au brevet, sauf à Rémi qu’il enculera parce que c’est une gonzesse.

« Mais en échange… Vous allez jouer aux échecs.

— Au quoi ? » dit Tristan.

Faut pisser un coup avant de faire des gosses. Vraiment. Mon père doit être une sacrée ordure pour nous avoir laissés comme ça, mais au moins il m’a pas légué sa connerie. Je me demande s’il aimait dire des saloperies… Marc esquisse un sourire puis réalise que Tristan déconne pas.

« C’est un jeu très ancien, très intéressant. Vous allez vite comprendre. Donc… Rendez-vous tous les lundis et jeudis à midi et demi, en salle 100, pour les rencontres du club d’échecs. Jusqu’aux grandes vacances, bien sûr ! »

Il dit ça comme s’il nous avait offert des places pour une finale de coupe du monde. Rémi a pas l’air ravi :

« Moi je connais mais franchement, m’sieur, je préfère être renvoyé. »

Le pion rit vraiment, pour le coup.

« Allez, Rémi, on sait tous que ton père va t’étrangler si c’est le cas. »

Oh ! En fin de compte, ce pion, il est peut-être pas si con que ça.

 

Le soir, dans le bus, je me demande comment on s’en est sortis et surtout, dans quoi on s’est mis. À côté, Rémi est plongé dans sa DS, le bout de sa langue pointe entre ses dents et si c’était quelqu’un d’autre, j’enverrais bien un petit uppercut au menton pour voir ce que ça fait.

« Tu joues aux échecs ? je lui demande.

— Putain, arrête… Il va nous niquer deux pauses par semaine jusqu’à la fin de l’année, ce gros bâtard avec son jeu de tapette.

— Tu vas pouvoir te faire plein de petits copains.

— Ta gueule. Juste, ta gueule. Tu sais qui c’est, le club d’échecs ? »

J’en sais rien et Rémi non plus. On passe notre temps à courir derrière une vieille balle de tennis dans la cour du collège, ou à taper dans un ballon pourri au stade juste à côté. Mais ça l’empêche pas d’avoir sa petite idée :

« Tous les binoclards, toutes les tafioles, les intellos, les petits lèche-culs.

— T’as bien des lunettes, toi.

— J’ai une maladie rare.

— La myopie, c’est une maladie rare ? »

Le bus ralentit, mon pote ferme sa DS et me lance avant de descendre :

« Tout ça pour ton boulet de frère. »

J’avais complètement oublié Nathan. Je vois le haut de sa casquette à l’avant du bus mais j’attends notre arrêt pour lui parler, ou plutôt pour essayer, car il part très vite devant moi et ne se retourne pas quand je l’appelle. Cours toujours, morbaque, je t’aurai à la maison. Et même plus tôt car en entrant dans notre lotissement, je trouve Nathan en pleine discussion avec Basiliac le satyre. Basiliac le satyre est une charogne qui rôde souvent près de l’école primaire du village, et quand vient la fête annuelle, il manque jamais l’occasion d’aller y voir ses petits-enfants et de prendre d’autres petits enfants sur ses genoux. Le sourire de Basiliac se fige quand il me voit arriver. Je le fixe et dis à Nathan :

« Tu viens ? On est à la bourre. »

Mon frère me suit, je sens le regard du satyre dans mon dos et lorsqu’on est hors de portée d’oreille, je sermonne le nain.

« Faut pas parler avec lui. C’est un pédophile, il a élargi tous les gosses du bled.

— Ça craint rien, s’il m’attaque je le tape ! »

Il retrousse ses manches et mime quelques directs qui pourraient bien tuer une fourmi s’il y mettait un peu de force. C’est là que je remarque la marque cramoisie sur son avant-bras, à mi-chemin entre une brûlure indienne et un hématome.

« C’est quoi, ça ? je dis en lui attrapant le poignet.

— C’est rien.

— C’est Tristan qui t’a fait ça ?

— C’est rien, je te dis. »

Je laisse pisser pour l’instant, pas assez d’éléments pour scalper Tristan. La mèche en sera que plus longue.

 

Maman est plutôt de bonne humeur, ce soir, et comme on a qu’une demi-journée de cours demain, elle me fait pas la chasse pour que j’aille me coucher, d’autant que je me suis enfermé dans ma chambre pour « travailler ». Bon, les devoirs, je les ferai dans le bus, comme d’hab’ — putain mais qu’est-ce que j’en ai à foutre, les profs font jamais la différence entre une merde pondue chez soi et une autre torchée en chemin — mais je prends quand même sur mon temps de YouPorn pour me renseigner sur les échecs. C’est pas facile, je garde une main sur ma bite toute dure d’anticipation — le porno, pas les échecs — et potasse le wiki du jeu. J’ai pas zappé les exos de français pour faire une fiche de lecture, donc je vais faire simple.

 

Ça se joue sur un plateau de soixante-quatre cases, seize pièces par joueur, c’est-à-dire : huit pions, deux cavaliers, deux fous, deux tours, un roi et une reine. On va pas rentrer dans les détails du jeu puisque j’y connais rien et que j’ai très envie de me branler, mais je peux tenter d’illustrer ce que j’ai saisi.

— Les pions : des découpeurs de pointillés dans les rouleaux de PQ, en quête d’une vie meilleure de l’autre côté du plateau. Servent accessoirement de chair à canon.

— Les cavaliers : le nom parle de lui-même, mais ils peuvent faire des mouvements si timbrés qu’ils doivent tous avoir un galop 7 et niquer plein de biatchs dans leur club de coincés, au lieu de payer quarante balles de l’heure pour jouer de la brosse et brasser de la merde (Nathan a fait un peu de cheval).

— Les fous : eux, c’est les traîtres du jeu, tout en coups vicieux et tacles par-derrière longue portée, genre Tristan, le mec des impôts ou Marco Materazzi. C’est le pion qui te choppe par surprise quand tu règles tes comptes, sauf que là ça s’appelle pas un pion mais un fou.

— Les tours : un pas à gauche, un pas à droite, un pas en avant, un pas en arrière, mouais, n’empêche y’a un truc pas clair parce que le roi les saute, parfois.

— Le roi : une tarlouze incapable de bouger. Tous les autres veulent le protéger mais on se demande un peu pourquoi. Peut-être pour pécho sa femme ?

— La reine : quand on parle du loup. Elle, c’est la über-mama féminazie qui peut arracher les couilles de tout le monde, mais genre, vraiment forte, genre, Angela Merkel ou la vieille folle qui nous interdit de tirer de l’eau dans la fontaine en face de chez elle.

Après, pour l’histoire du jeu, c’est compliqué. Au XXe siècle, les héros du truc s’appellent Spassky, Karpov, Fischer, Kasparov et Deep Blue, un superordinateur qui a botté le cul de Kasparov en 1997.

 

Toute cette lecture m’a un peu fatigué, je vais enfin sur YouPorn et parcours les vidéos du jour. Le problème avec toute cette offre, c’est qu’on se lasse peu à peu des trucs normaux. À la base, j’ai une préférence pour les gros nichons, mais j’ai commencé à chercher autre chose quand ma mère m’a surpris en train d’en mater une jolie paire sur le parking du supermarché et qu’elle m’a fait remarquer, pour me gêner, qu’elle aussi avait des gros nichons, ce que j’ai trouvé franchement limite. Je vais pas non plus entrer dans les détails, merci. Bref, ce soir j’ai la flemme de chercher pendant des plombes quelque chose qui m’excitera alors que parfois la réalité est bien plus vrillée que toutes les gouines mangeuses de merde d’Internet, et je me dis que je ferais mieux de penser à Chloé, une petite pouffe de ma classe que tout le monde a envie de tirer, même Barbarin, le prof de maths. Ça se voit à son ton mielleux quand il lui parle. Chloé a même dit qu’un jour, en pleine conversation — putain mais qui discute avec un prof ? — elle avait vu les couilles de Barbarin remonter dans son jean, mais je la vois mal garder les yeux fixés sur la braguette de l’autre. En résumé : elle est conne mais bonne.

 

J’imagine qu’on est assis l’un en face de l’autre à la cantine, elle commence à me faire du pied et je chuchote : « Calme ta joie, j’ai même pas fini mon poisson pané », mais elle continue, la chaudasse, alors on débarrasse nos plateaux à l’arrache et je l’emmène derrière la remise, de l’autre côté du stade, je baisse son froc — pas de culotte ! — et commence à lui lécher le cul, elle gémit quand je l’encule et là sa copine Charlotte nous surprend, elle veut nous dénoncer mais lorsqu’elle voit mon fat outil forant Chloé comme si c’était l’astéroïde d’Armageddon, elle résiste pas et nous rejoint, je les encule toutes les deux — carpe diem, bébé ! — et toutes les deux sont des femmes fontaines, elles squirtent comme des geysers sur Bite Willis et mon survêt et de retour au collège, Marc voit et sent que je suis couvert de jus de moule, il me convoque et m’ordonne de jouer aux échecs avec lui et là je réalise que je suis en train de m’astiquer et même de jouir en pensant à Marc dont le visage est devenu celui de Kasparov. J’éteins tout et essaie d’oublier.

 

« On fait quoi, cet aprèm ? » je demande à Rémi, dans le bus, entre deux exercices de français. Il a l’air inspiré.

« Il va faire super chaud, on pourrait aller au lac.

— T’as envie de te taper vingt bornes à vélo en plein cagnard ?

— Ouais, non, il dit. On se baigne au château d’eau ? »

Bonne idée. C’est agréable d’avoir quelqu’un avec qui on tombe d’accord sans en venir aux mains, et c’est sans doute pour ça que les gens ont des copains… Mais faut d’abord s’enquiller trois heures de français avec madame Brodsky. Le cours est plutôt chiant, comme tous les cours, mais j’aime bien la grosse Brodsky parce qu’elle est complètement barge. Elle enseigne aussi le latin et manque jamais de nous le rappeler en transformant nos noms.

« Allez, Mohammedus, au tableau. Tristanus, la règle plate n’est pas une épée ! »

On passe la moitié du cours à enfiler des mouches avec Camus, puis vient l’exercice d’écriture. Il faut raconter ce qu’on va faire pendant les vacances et imaginer ce qu’il va nous arriver, et je crois bien que la mère Brodsky s’y croit déjà, en vacances, parce que j’ai le vague souvenir d’avoir fait un exo similaire en sixième. Et puis ça m’emmerde, ce truc, je vais encore passer l’été à rouiller à Montfleury pendant qu’ils se barrent tous en Espagne… J’aimerais raconter comment Basiliac va poursuivre tous les gamins abandonnés du village et les enfiler comme des brochettes, mais je crois pas que la prof appréciera, même si c’est plus plausible que l’histoire que j’écris finalement : en gros, Nathan et moi on découvre les ruines d’un vieux McDonald’s au cœur d’une pyramide et on mange des nuggets de faucon hallucinogènes. Ce qu’il faut pas inventer pour éviter la vérité…

La cloche nous délivre, avec Rémi on fait la course jusqu’au bus, Marc nous voit filer et lance : « N’oubliez pas le club d’échecs, demain ! », on trace sans répondre, je mets une pichenette dans la casquette de Nathan en montant et vais m’asseoir au fond, comme d’hab’.

 

Le mercredi midi, on mange entre frangins car maman travaille. C’est moi qui cuisine, c’est-à-dire que je me charge de verser la boîte de cassoulet dans un plat et de le mettre au micro-ondes. Nathan tire la tronche.

« Qu’est-ce qu’il y a ? C’est clair que le cassoulet par cette chaleur, c’est pas idéal.

— C’est pas ça…

— Putain, dis-moi ce qu’il y a avec Tristan, je lui démonte sa race.

— Y’a rien. T’occupe. »

Je le regarde en mâchouillant. Il va finir par craquer, et puis là j’ai pas vraiment envie de démêler ce merdier… Je pense qu’à la fraîcheur du château d’eau.

 

Le château d’eau se trouve en dessous de l’église, dans le haut du village, et quand il commence à faire chaud c’est l’endroit idéal pour se baquer. Tout le monde y va. Bien sûr c’est interdit, mais la mairie — je sais pas trop qui ça désigne — a jamais daigné remplacer cette vieille porte qu’on ouvre d’un simple coup de tournevis. On y va donc avec Rémi en cramant des petits trucs sur la route… Je pousse la porte : y’a personne, tranquille ! On se désape mais on garde nos slips, on est pas chez les sauvages.

« Tu mates mon cul, hein, salope ? Téma la bombe », dit Rémi.

Tandis qu’il monte la petite échelle menant à la cuve, je remarque que son corps maigrichon est couvert de bleus. Il a dû jouer au foot avec son père, et c’était lui le ballon. Il plonge, dit qu’elle est bien fraîche et je le rejoins. On fait un concours d’apnée et il me bat à plate couture. Il est si fort que je crois qu’il s’est noyé, mais j’attends un peu pour être sûr. Puis sa tête cramoisie réapparaît.

« Rémi le têtard a encore frappé ! » je beugle et je lui crache de l’eau à la gueule.

On entend alors la porte grincer, on sort de l’eau et qui on voit ? Tristan et sa petite bande, Aziz et Geoffrey. Tristan sourit, sait qu’il a l’avantage numérique. Quel abruti. Je crois qu’il a pas compris que le plus important dans la vie, c’est la rage. La rage !

« Qu’est-ce que vous foutez là, les tapettes ? » il lance comme s’il jouait le premier rôle dans Les Affranchis.

Je descends l’échelle et lui fais bouffer sa seconde réplique : grosse patate dans le bide ! Il a le souffle coupé, Aziz se jette sur moi mais il sait pas ce qu’il fait : j’ai peut-être mouillé mon slip, mais le reste de mon corps aussi. En gros, je suis insaisissable. Je l’attrape par la choucroute et secoue, mes mains sont pleines de gel.

« C’est gentil d’avoir mis de la colle ! » je dis en faisant couiner le bougnoule. Rémi est aux prises avec Geoffrey, je lâche Cristiano Ronaldo pour aider mon pote et c’est à ce moment que Tristan et le pot de gel se barrent avec nos vêtements. Dans la confusion, Geoffrey parvient à s’échapper et on se retrouve donc en slip. Il nous reste aussi nos baskets et les larmes aux yeux de Rémi.

« Comment on va faire ? Mon père va me tuer si je rentre comme ça… »

Je réfléchis.

« On va éviter la route, on coupe à travers champs puis on traverse la forêt pour arriver juste derrière chez moi. Je te prêterai des vêtements. »

Rémi pleure quand même et je trouve ça dommage qu’il voit pas à quel point on se marre. Bon, c’est pas moi qui risque de manger des coups de ceinture.

 

Je passe la tête dans l’entrebâillement de la porte et comme je m’y attendais, y’a personne à l’extérieur : ni Geoffrey, ni Tristan, ni Ronaldo, ni vêtements. À leur place j’aurais attendu dehors et caillassé les fuyards. Eux se sont barrés, je trouve ça presque insultant. Je me demande comment je vais trucider Tristan et justement, lui écraser le crâne à coups de pierre me paraît excellent, judicieux, bandant, délicieux…

« On peut y aller ? » demande Rémi.

On traverse la route en courant et on passe dans le champ. Ça grimpe pas mal et je suis un peu inquiet de découvrir ce qu’il y a en haut de la colline. Pas que j’y sois jamais allé, je redoute juste qu’un paysan y ait mis un taureau. C’est possible, on le sait, et arrivés au sommet on commence à flipper en voyant une vache, puis une deuxième, une troisième… Puis le taureau. Il doit être à cinquante mètres et il nous a pas vus. Je fixe la bête et ses grosses balloches, guettant le moindre mouvement.

« OK, je murmure, les bois sont juste là. On y va, mais tout doux. »

Je me tourne vers Rémi et vois ce con en train de courir, il a presque atteint la lisière et m’a laissé seul avec les vaches. Putain, je suis censé faire quoi si le taureau m’attaque ? L’étrangler avec mon slip ? Non, je cours comme un dératé et d’une glissade, je passe sous le fil électrique que Rémi soulève avec un bâton.

« C’est gentil de ta part, enculé », je lui dis en essayant de me décrotter avec une poignée d’herbe — je suis couvert de boue.

Au moins on a atteint les bois et maintenant ça devrait être pépère. Faut juste pas tomber sur un animal enragé, genre sanglier ou chasseur. On marche donc dans la forêt et on traverse la Rigouline, un tout petit ruisseau pas loin de chez moi.

« Le barrage a pas tenu, remarque Rémi en mettant un coup de pied dans ce qui reste de notre construction.

— Que des vandales, dans ce bled… »

On arrive enfin à l’arrière du lotissement, reste plus qu’à traverser une petite parcelle pour arriver dans mon jardin. On y va d’abord tranquillement puis on accélère en voyant le satyre qui nous observe depuis son transat. Autant dire qu’il en perd pas une miette. C’est un peu Noël pour lui, deux garçons en slip couverts de boue. Arrivés à la maison, une dernière surprise nous attend : ce sont nos vêtements, jetés devant la porte d’entrée. Quelle bande de lopettes ! Incapables de bien faire les choses. Ils ont dû avoir peur qu’on mêle les parents à tout ça… C’est vraiment mal nous connaître.

 

Le lendemain, à midi trente, on entre en salle 100.

« Content de vous voir », dit Marc.

Enculé, comme si on avait le choix. Il nous présente aux membres du club d’échecs. Il y a deux sixièmes : Hyacinthe, un petit binoclard qui passe ses récrés à grignoter des Mikados tout seul dans son coin, et Stanislas, un type dont le bec-de-lièvre alimente des rumeurs bien dégueulasses. Et voilà… Deux membres, putain ! Je comprends que l’autre brêle nous ait pas fait virer, avec nous il double l’effectif de son club moisi.

« Alors, qui sait jouer ? » demande Marc.

Rémi, Tristan et moi on fait « non » de la tête. Rémi avait bien dit qu’il connaissait le jeu, mais en fait il en avait juste entendu parler… La porte s’ouvre et nous trois, on reste bouche bée.

« Désolé pour le retard, marmonne Chloé.

— On a l’habitude, dit Marc. Bon, trois débutants, trois vétérans, c’est parfait pour apprendre. »

Il crée des groupes. Rémi va avec Stanislas, moi avec Hyacinthe et Tristan gagne Chloé. Je devrais avoir envie d’enfoncer une équerre dans la gorge du connard, mais je suis trop soufflé par cette apparition. Chloé joue aux échecs ? Elle peut quand même pas venir pour draguer ! Pendant que Hyacinthe dispose les pièces sur le plateau, j’observe cette dinde à nichons. C’est bien elle, aucun doute là-dessus : incessant tripotage d’un chewing-gum qu’elle enroule autour de son doigt, maquillage à la truelle, gloussements constants… L’habit fait pas le moine mais quand même. Puis je remarque qu’elle dévore Marc des yeux.

 

La partie va commencer. Hyacinthe m’explique le fonctionnement de chaque pièce, que je connais déjà un peu.

« Blancs contre noirs, ça paraît simple mais tu vas voir, tout n’est pas tout blanc ou tout noir, en fait. Il faut aussi savoir faire des sacrifices pour gagner. Parfois, ton adversaire semble faire un mauvais choix mais plus tard, tu comprends que c’était un super coup. »

Il est pas méchant, Hyacinthe. C’est même un bon prof, pour un autiste. À côté, Stanislas s’arrache les cheveux avec Rémi :

« T’as pas le droit de faire ça, combien de fois faut te l’expliquer ?

— C’est quand même pas toi qui vas me dire ce que je peux faire ou pas faire ! »

Marc se relève de la table où il s’était allongé pour fixer le plafond.

« Bon, Rémi, il y a des règles à respecter. C’est comme dans la vie, tu ne fais pas ce que tu veux. »

Il s’approche de notre table, regarde une minute sans rien dire puis passe à la partie de Chloé et Tristan. J’essaie de compter les pièces que j’ai déjà perdues mais Marc me déconcentre.

« Attention, Chloé, tu es en mauvaise position, là ! »

Forcément, puisqu’elle n’est pas à quatre pattes. Le pion s’agite.

« Tristan, tu es sûr de n’avoir jamais joué ? »

Gogol Ier secoue la tête sans même lever les yeux du plateau, bouge une pièce et dit :

« Échec et mat. »

Marc fronce les sourcils et regarde le plateau sous toutes les coutures.

« Eh bien, je suis bluffé. Bluffé. Les enfants, je crois qu’on tient notre petit génie ! »

Marc, mon petit Marc, charogne de pion à deux balles, moi aussi je suis bluffé : d’abord Chloé qui s’adonne à une activité intellectuelle pour te sucer la Chupa, et maintenant le roi des trisos qui s’avère doué pour autre chose que traire sa mère…

Ça en fait beaucoup pour une seule journée, d’autant que Marc annonce qu’une compétition « intraclub » aura lieu lundi pour établir un classement général.

« Monsieur, dit Hyacinthe, je ne crois pas qu’on puisse jouer chacun cinq parties en une séance.

— En temps normal, ce serait vrai. Mais étant donné que nous arrivons à la fin de l’année et que vous avez tous trois heures de permanence en début d’après-midi, je me suis arrangé avec la directrice pour qu’on puisse commencer à midi et demi et terminer à dix-sept heures.

— Et nos révisions pour le brevet ? » gémit Rémi.

Tout le monde éclate de rire, même Marc. Blague à part, il va falloir que je me bouge pour pas arriver dernier. Ce serait vraiment la honte si Rémi et Chloé me passaient devant… Mais ce que je veux vraiment, c’est la tête du roi de Tristan. Sur cette agréable pensée, Hyacinthe finit de m’écraser.

 

Samedi matin, je mange mes céréales sur la terrasse quand j’entends des pleurs à l’intérieur. Je me précipite et trouve Nathan allongé sur le canapé, un bras cachant ses yeux, l’autre posé sur son ventre.

« Qu’est-ce que t’as ? » je demande en le secouant.

Ma mère déboule de la cuisine avec un sac de glace.

« Laisse-le tranquille, je crois qu’il s’est cassé le bras. Je l’emmène aux urgences. »

Entre deux sanglots, mon frère parle d’une chute à vélo. Je veux des précisions mais maman l’emmène et me dit de me débrouiller tout seul, aujourd’hui, car il y en a sans doute pour un bon moment.

Mes céréales ont ramolli. Je déambule dans la maison sans trop savoir quoi faire. C’est tout de même bizarre, cet accident. Pas vraiment le genre de Nathan de faire le guignol dans le village à neuf heures du matin. Et puis c’est pas un casse-cou. Je me demande si Tristan est mêlé à ça… Il va bien falloir que je fasse cracher le morceau à l’un des deux. Subtilement avec Nathan et violemment, vraiment violemment avec Tristan. Pas le choix. De toute façon, un sixième doit pas traîner avec un troisième. C’est juste pas naturel.

 

Je mange une boîte de cassoulet et file passer l’aprèm chez Rémi. Il fait très chaud mais on évite le château d’eau. D’ailleurs, on évite l’extérieur et on reste dedans pour jouer à la console et voir un peu de porno.

« T’as bossé les échecs ? je demande.

— Et puis quoi encore ?

— Tu vas finir dernier au classement.

— J’en ai rien à battre, du classement. Dans ma tête, je suis toujours premier. First !

— Sauf qu’on est pas dans ta tête et que Tristan va nous défoncer. Ça me tue vraiment, ça. »

Rémi pousse un râle mais c’est pas de la jouissance.

« Bon, tu peux la fermer ? J’arrive pas à me concentrer. T’as vu les nichons de cette pute ? Téma la bite du gars ! T’as vu cette bite de mamasse ? Téma les couilles. J’ai jamais vu d’aussi grosses couilles.

— Ta gueule, c’est bon, j’arrête de parler.

— Ces couilles… Je les prends dans mes mains, elles sont comme des citrons. Je les prends dans la bouche, elles sont comme des melons. Je les prends dans le…

— Ta gueule, putain ! »

Je laisse Rémi terminer, moi je peux plus. Il s’essuie et je dis :

« Faut que je fasse parler Tristan. Et que je l’éclate à la compète.

— C’est un génie, tu sais.

— Mon cul, Marc dit bien de la merde. Le génie c’est d’avoir la rage… Bon, on va faire du vélo ?

— Ouais.

— Tu crois que tu vas y arriver sans roulettes ?

— Ta gueule. »

 

On prend nos vélos et on monte au-dessus du village, sur le plateau au pied de la montagne, on crame quelques trucs sur la route puis on fait la course en redescendant. En passant sur une plaque de gravier, ma roue arrière part en dérapage et j’évite de justesse de me rétamer. Deux bras cassés en une journée, ç’aurait fait beaucoup pour ma mère. On arrive à toute blinde à la station d’épuration et je ralentis en voyant deux types sur le petit pont. Ils pêchent dans la rivière en contrebas.

« À mort les boucaques ! » je gueule pour m’annoncer, car je les ai reconnus : c’est Sébastien et Thibaut.

« Et les youpins aussi ! » ajoute gaiement Rémi en s’arrêtant à hauteur de nos copains.

« Du calme, les trisos, vous allez effrayer les poissons », dit Sébastien. Il rigole quand même.

On discute en attendant de voir s’ils attrapent quelque chose. Je leur raconte l’histoire de Nathan et Tristan.

« Vous comptez faire quoi ? me demande Thibaut.

— Je sais pas… On pourrait le ligoter et le livrer à Basiliac.

— Ouais, dit Rémi, on le met à poil et on dit à Basiliac : tiens, satyre, maintenant que t’as un cul et une petite bouche à pipes rien que pour toi, arrête de tripoter tes petits-enfants ! »

On se marre tous un bon coup avec cette idée, puis Rémi croit bon d’ajouter :

« Et là on encule tous Tristan avec Basiliac, on le force à nous sucer la bite et après on suce la sienne pour qu’il comprenne bien ! »

Ça refroidit un peu l’ambiance, mais pas assez pour nous empêcher de lâcher nos cris de guerre en repartant.

« Mort à Tristan et Basiliac ! Mort aux pédés, aux bougnoules et aux poissons ! »

On passe vraiment un super aprèm.

 

Puis c’est déjà lundi, la poisse. Au club d’échecs, comme prévu, le pion a organisé une petite compétition. Rémi râle quand même :

« C’est pas juste, m’sieur, on est débutants et vous nous faites affronter des pros ! »

Il a pas tort mais Marc s’en fout. Il a même un petit rictus que j’aimerais élargir à coups de cutter mais je dois me concentrer car j’affronte Tristan en premier, à froid. Je joue les blancs et passe un sale quart d’heure, ou plutôt une sale minute car ce fils de pute me bat en deux coups de la façon suivante :

 

 

 

« Ah, s’exclame Marc qui regardait notre partie. Tristan vient de réaliser le mat du lion, un cas d’école ! Tenez, les enfants, je vais vous remontrer ça au tableau pour que tout le monde voie bien. »

Il va au tableau, fait la démonstration et ajoute :

« Il ne faut pas te sentir mal, Jules, tous les débutants se font avoir comme ça au moins une fois. D’ailleurs, le mat du lion est aussi appelé mat du débutant, mat de l’écolier, mat du sot et même mat de l’imbécile. Dans ton cas, c’est parce que tu es débutant, rassure-toi.

— Merci, m’sieur », je parviens à articuler dans l’hilarité générale.

Merci en effet, espèce de jet de pisse, d’avoir transformé cette défaite en humiliation publique. Et Chloé qui continue de rigoler en jetant des œillades complices à Tristan. Elle fera moins la maligne quand Kasparov et moi on disputera une partie pour savoir qui de nous deux la violera. Évidemment, Tristan se hisse à la première place du classement, suivi de Hyacinthe, Chloé (salope !), Stanislas et moi-même. Rémi arrive bon dernier, mais vu qu’il en a rien à foutre et qu’il est toujours « first » dans sa tête, on peut dire sans rougir que je suis le plus mauvais joueur du club.

 

Le lendemain, au stade, je l’ai encore mauvaise.

« Faut vraiment que je m’entraîne et toi aussi, je dis à Rémi en brûlant des brins d’herbe.

— Quoi ?! Je t’ai rien fait, lâche-moi avec ça !

— Tu détestes Tristan, non ? »

Rémi comprend pas où je veux en venir et semble hypnotisé par le cul d’une petite sixième en jupe.

« Putain de traînée, celle-là… Écoute, Rémi. Je veux battre Tristan, mais pour ça il faut que je m’améliore, et donc que je m’entraîne. Et je vais pas jouer des parties contre moi-même, donc il faut que tu t’entraînes avec moi.

— T’as qu’à jouer contre un ordi.

— Je suis tellement mauvais que l’ordi va me battre à chaque fois et je vais rien comprendre. Il me faut quelqu’un d’aussi nul que moi, et t’es mon homme. »

Rémi tente le tout pour le tout :

« Tu voulais pas le livrer au satyre ?

— Arrête un peu, tu sais très bien qu’on déconnait.

— J’ai mieux : on va prendre un fusil de mon père, on tient en joue les membres du club et on les utilise pour faire une partie grandeur nature, et dès qu’un membre se fait manger, on le bute, comme ça on aura Tristan !

— D’abord, c’est quoi ce truc de nazi ? Et puis on est que six dans le club, en nous comptant dedans : on n’a pas assez de pièces, ce que t’aurais pu déduire par toi-même avec un cerveau ou juste un peu d’entraînement. »

Échec et mat, Rémi.

 

Pour détendre l’atmosphère, je lui propose de rejoindre le match de foot qu’on regarde depuis tout à l’heure. Évidemment, Tristan est dans l’équipe adverse et lorsqu’il plante un but, je redouble d’efforts pour marquer. Vers la fin de partie, je parviens à enfumer mon défenseur d’un coup d’épaule — pas d’arbitre ! — et je centre au point de penalty, où devrait normalement se trouver Rémi le renard s’il n’était pas en train de discuter avec la connasse de tout à l’heure. Putain, mais voilez ces salopes que je ne saurais voir ! Pour me défouler, je tacle par-derrière un petit sixième très habile, en décollant bien les deux pieds du sol. Rage – 1, Finesse – 0 !

 

Dans le bus, au retour, je pense à Chloé. Pourquoi elle craque pour Tristan ? Avec moi, ce serait différent. Déjà, je l’emmène au McDo. Bon, y’en a pas dans nos villages, non, dans nos villages y’a que des églises et des lampadaires et des cimetières, mais admettons. Je l’emmène au McDo, on fait la file en se tenant par la main, rien d’autre, tranquille, c’est la phase de séduction, je lui tâte même pas le cul, je mâte pas ses tétines, ni rien, juste le menu. On arrive à la caisse et là, qui fait le caissier ? Tristan !

« Oh, Tristan, c’est pour faire ça que t’as arrêté l’école et les échecs ? T’as eu raison, remarque, à chacun sa place dans la société, hein. »

Je regarde Chloé et lui demande :

« Qu’est-ce que tu prendras, ma chérie ?

— Trois Big Tasty, deux grandes frites et un McFlurry ».

Car Chloé mange beaucoup mais grossit seulement des nichons. Je regarde Tristan :

« T’as entendu, espèce de giclée de merde rance ? Et pour moi ce sera juste une McDéfloration. Avec beaucoup de sauce, merci. »

On commence à grailler et Chloé devient toute rouge.

« C’est normal de faire de la tachycardie, ma petite perle de rosée des champs du Tibet.

— C’est pas ça… Oh là là, je crois que le Big Tasty a un effet aphrodisiaque et romantique, je sens une vague de désir monter en moi… C’est… C’est… Oui, c’est une envie de me faire casser les pattes en levrette dans les chiottes ! »

Oh là là, en effet. C’est pas une baraque à frites, cette tepu, c’est la chaudière de Shining ! Je m’essuie les doigts avec quelques billets de cent euros, car je suis riche, et je lui lance, super détaché sur fond de Beyonce :

« Et pourquoi pas ici, maintenant, sur la table, mon petit tubercule ?

— Oh oui, il me faut ta barre à mine, mon cul est plus trempé qu’une aisselle d’obèse ! »

Et là je sors mon gourdin (j’ai un énorme gourdin grâce à un médecin africain) et je commence à la limer sur la table et les Big Tasty, les clients sont d’abord choqués puis ils nous rejoignent, ça part en grosse orgie genre Sofitel lorsque Rémi me tape sur l’épaule. Retour au bus.

« Téma le cul de ce gars, sur le trottoir, on dirait deux gros ballons de basket !

— T’as pas fini avec ces trucs de pédé ? Je médite et tu m’interromps pour ça ?

— Ça va, c’est juste une observation. »

J’essaie de revenir au McDo mais c’est trop tard, Chloé et l’orgie ont disparu, il reste juste Tristan et moi face à face à la table avec plein de plateaux d’échecs en plastique, et je peux rien faire car toutes les parties sont déjà perdues façon mat du gros con.

 

Le mercredi, je laisse Nathan et son bras plâtré devant la télé pour aller m’entraîner chez Rémi. On joue quelques parties que je remporte (c’est pas encore désespéré), puis pour se détendre on mate un documentaire sur le match entre Kasparov et le superordinateur Deep Blue, en 1997, autant dire la nuit des temps. Le truc, c’est que le film est en anglais et que je suis une bille dans cette matière. Je dois donc me contenter de la traduction de Rémi, un peu meilleur, voire « first », pour comprendre l’histoire. Évidemment, je vois bien que le Russe se fait éclater par la machine puisque le score s’écrit pareil en anglais qu’en français. Pour le reste, c’est assez flou.

« Kaspa dit que la machine est bleue, explique Rémi.

— Mais non, Deep Blue c’est le nom de l’ordi.

— Ah, d’accord. »

Puis :

« Kaspa parle des juifs. Je crois qu’il leur en met plein la tronche pour ses défaites.

— Mais il est pas juif, lui ?

— Peut-être un complot…

— Attends, mais quel rapport avec Deep Blue ?

— J’en sais rien mais tu râles si je dis rien ! Il est mignon, Kasparov, non ? »

Au final on n’apprend pas grand-chose, à part que les ordis étaient énormes, il y a mille ans. On est encore en train de critiquer le film — parce qu’un ordi plus fort en maths qu’un mec, autant enfoncer des fenêtres ouvertes — lorsque les cris commencent. Je me lève et m’approche de la fenêtre.

« Y’a un mec qui se fait dépecer, ou quoi ? je demande.

— Mon père égorge Totor.

— Totor ?

— Totor le cochon. »

Toutes ces années à la campagne, et j’avais jamais entendu un truc pareil. Ça sonne vraiment comme une personne qu’on égorge. En tout cas les types crient comme ça, dans les films.

« Ton père a les couilles de faire ça ?

— Bah oui. C’est de la gnognote, pour lui. Il a fait bien pire.

— Mouais, tes coups de pied au cul je suis sûr que tu les mérites.

— Merci mais je parle pas de ça, connard. Une fois, il en a eu marre de deux témoins de Jéhovah qui venaient tous les mois, alors il les a butés et enterrés dans un champ.

— Je te crois pas. »

Du coup, Rémi m’emmène dans un champ proche de la ferme et m’indique une petite parcelle dont la terre semble fraîchement retournée. Je lui fais remarquer que ça prouve rien mais il est déjà parti sur sa lancée :

« On devrait faire ça. On creuse un trou dans un champ, on vole un fusil de mon père, on force Tristan à nous suivre, on le bute et on le jette dans la fosse.

— Toutes tes idées finissent en coup de fusil, c’est ça ?

— Mais là ça finit pas en coup de fusil, ça finit par nous qu’on balance de la terre sur la gueule de Tristan mort.

— Bon, t’as pas autre chose ? »

Je sais pas pourquoi j’alimente la machine. Rémi a l’air de vraiment réfléchir mais avec lui, c’est dur à dire. Il s’illumine :

« Oh, comme dans Le Parrain ! On met une tête de cochon dans le lit de Tristan pendant qu’il dort !

— C’était pas une tête de cheval ?

— C’est un détail.

— Et puis, dans le film, le type est limite amoureux de son cheval et sait que c’est des gros mafieux qu’on fait le coup, du coup c’est terrifiant. Mais là tu crois vraiment obtenir le même effet avec un Totor que Tristan connaît même pas ?

— Suffit de lui présenter le cochon. Les gens s’y attachent vite, tu sais.

— Pfff… On refait une partie ? »

Mais en fait, on n’en a plus envie. On va se poster sur un pont au-dessus de l’autoroute pour mollarder sur les bagnoles qui tracent en contrebas.

 

Le lendemain, au club d’échecs, c’est encore pas fameux. Je me fais battre par Tristan (la faute au vaudou), Chloé (la faute aux nichons), Stanislas (la faute au bec-de-lièvre qui semble avoir une vie propre et lui souffler les coups à jouer), Hyacinthe (quatre yeux au lieu de deux) et même Rémi (…).

 

Le soir, au repas, je tire la gueule.

« Quoi encore ? me demande ma mère.

— Je travaille comme un dingue pour battre un type du club d’échecs, et j’y arrive pas.

— Toi, t’es au club d’échecs ? »

Maman et Nathan se regardent et éclatent de rire.

« Ça va, quoi, j’ai pas le droit de faire autre chose que racler les bouses sur la route et me rouler dans la boue, c’est ça ? »

Nathan écarquille les yeux, on dirait Bambi. D’où l’envie de le flinguer. Ma mère me prend la main.

« Calme-toi, chéri, on plaisante. Je trouve ça mignon que tu t’intéresses aux échecs.

— Marre d’être mignon, irréprochable. J’suis un homme, putain de merde !

— Eh, baisse d’un ton. »

Je ferme ma gueule, j’emmerde Nathan sans qui je me serais jamais mis là-dedans, et j’emmerde maman qui prend tout à la légère et me regarde bizarrement.

« Tu sais, ton grand-père était très doué aux échecs…

— Dommage qu’il soit mort. »

Là, elle me décolle une torgnole en plein sur l’oreille. Pas déméritée, mais elle a cogné un peu fort. Moins fort que les plus gros durs du collège, mais ça fait pourtant plus mal… Après un moment où on semble tous stupéfaits, même maman, elle reprend plus calmement.

« Ce que je voulais te dire, c’est qu’on va manger chez mémé, samedi. Peut-être qu’elle aussi sait jouer, je ne me souviens plus. Tu pourrais lui demander quelques conseils. »

Alors mémé, comment dire… Elle a plus toute sa tête, sa bouffe est infecte et je la sens partie dans pas longtemps — des fois on dirait qu’elle va s’évaporer comme une goutte d’eau sur un lit de braises — mais si elle peut offrir au monde autre chose que mon fils de pute de père, je dois lui donner sa chance. Tout le monde a droit à une dernière chance, non ?

 

Samedi, chez mémé, Nathan et moi on s’ennuie dès notre arrivée. Mémé et maman sont dans la cuisine pour terminer la préparation du repas, et on reste assis comme deux brêles dans le salon, où rien n’a bougé depuis des lustres. L’énorme buffet occupe toujours un quart de la pièce et dans le compartiment central, il y a toujours les mêmes petits objets poussiéreux. Posée sur le meuble, l’horloge fonctionne même plus, tandis que les cadres au mur égaient tout ça avec de jolies corbeilles de fruits. Franchement, c’est tout le salon de mémé qui ressemble à une nature morte, comme si Nathan et moi on s’était assis dans une photo laissée trop longtemps au soleil. Depuis la mort de papi, c’est indéniable, la maison s’est figée. Ça me rappelle un peu le voyage à Pompéi qu’on a fait cette année avec la classe d’italien, sans les dessins de bites sur les murs. Le nez collé à son téléphone, Nathan a pas l’air plus ému que ça. Faut dire qu’il a moins connu papi et cet endroit…

 

Le repas arrive. On pouvait pas y échapper, mais je ressens quand même une petite appréhension. Qu’est-ce qu’elle va nous sortir, mémé ? Nathan et moi on s’assoit pendant que maman et mémé font le service. En entrée, c’est de la macédoine, étrangement similaire à celle de la cantine. Pas de surprise, c’est rassurant. Ensuite, je plaisante pas, c’est du cassoulet. Bon. Pas pire que la boîte du mercredi. Mémé relève la tête de son assiette, nous regarde tous les deux et demande comme toujours :

« Alors, vous avez trouvé ce que vous allez faire, plus tard ?

— Chirurgien orthopédiste », répond Nathan du tac au tac.

Depuis son passage aux urgences, il nous soûle avec ça. C’est quoi déjà, le truc de Stockholm ? Je veux dire, il se serait coincé un truc dans le fion qu’il voudrait devenir proctologue ou fabricant de bougies. Maman doit penser la même chose, elle me regarde avec des sourires plein les yeux. C’est plus agréable qu’une claque dans la gueule.

« C’est un très beau métier, fait mémé. Et toi, Jules ?

— La même chose. Ou astronaute.

— Astronaute ! Ton père aussi voulait devenir astronaute.

— Ça doit être l’envie de se barrer dans une galaxie lointaine, très lointaine… »

Maman me fait les gros yeux, mémé pince les lèvres et hoche juste la tête. Pourquoi je dis des trucs comme ça, bordel ? J’embraie pour empêcher un silence de s’installer :

« Mémé, tu sais jouer aux échecs ?

— Aux échecs ? Ça fait des années que je n’ai pas fait une partie. Ton grand-père était vraiment doué, lui…

— Tu pourrais quand même m’apprendre quelques coups ? Je débute.

— Si je retrouve le plateau, on peut toujours essayer, mais je ne te promets rien. »

Pendant que maman débarrasse la table, je fais la vaisselle (elle m’a forcé)… Nathan replonge dans son téléphone et like toutes les niakoués qui défilent devant lui sur Tinder, j’imagine. Mémé va chercher le plateau, le trouve je sais pas où et le pose sur la table de la cuisine. Je la vois disposer les pièces et me dépêche de terminer pour aller m’asseoir face à elle. Maman dit qu’elle va faire un somme sur le canapé du salon. Nathan regarde une seconde le plateau puis la suit.

« On peut y aller », dit mémé.

Première chose : elle s’est trompée dans la disposition des pièces en intervertissant les fous et les cavaliers.

« Tu es sûr de ça ? elle me demande.

— Oui, j’ai un petit truc pour m’en souvenir. Tu vois, les fous passent leur temps à enc… assister le roi et la reine, du coup ils se placent à côté.

— Très bien. Allons-y, alors. »

Mémé joue les blancs, elle commence donc et la partie se déroule ainsi :

 

 

En réfléchissant pour mon deuxième coup, je vois qu’un truc cloche. Ouais, y’a un truc, là… Mais bordel, ce serait-y pas un énorme boulevard pour réaliser ce putain de mat du gogol ? Mais oui mémé, mais oui !

« Ah, c’est gentil, ça » je dis en bougeant ma reine comme ceci :

« Échec et mat, mémé ! »

La vieille fixe le plateau et feint l’étonnement.

« Bah ça alors !

— Merci, mémé, mais tu sais, pas la peine de me ménager. »

Je trouve ça émouvant, qu’elle veuille pas m’écraser tout de suite. On remet les pièces en place et je dois la reprendre à propos des fous et des cavaliers. La seconde partie commence et mémé joue exactement les mêmes coups. Qu’est-ce qu’elle essaie de me montrer ? Par curiosité, je bouge pas ma reine mais après deux autres coups, mémé n’a toujours pas bloqué son couloir. Je déplace ma reine et gagne comme ceci :

Pour la troisième partie, j’insiste pour jouer les blancs mais mémé se démerde quand même pour découvrir son putain de roi en deux-deux :

On n’appelle pas ça un mat du lion, juste une grosse connerie d’mémé. Je crois qu’elle se fout de ma gueule, ça m’énerve un peu et je lui dis de rejouer le coup, ce qu’elle fait en ricanant. Elle saisit pas vraiment le sérieux de ce jeu. On arrive quand même à jouer une partie bien plus serrée que les précédentes. La situation est même cocasse et quand vient le tour de mémé, elle se penche sur le plateau, le menton calé sur ses deux mains. Et elle cogite, elle cogite… Elle a l’air très concentrée, ses yeux sont tout plissés et ratatinés comme de vieux croissants. Elle se penche un peu plus : ça y est, je sens qu’elle va jouer, mais en fait sa tête s’écrase sur le plateau et envoie valdinguer les pièces dans tous les sens. J’aurai au moins appris un nouveau coup : le mat du dormeur.

 

Lundi matin, au fond du bus, j’ai la boule au ventre en pensant à la compétition de ce midi… Pour lâcher un peu de pression, je beugle :

« La bête ! »

La bête est une quatrième obèse qu’on ramasse dans le bas du village et qu’on harcèle verbalement pour s’amuser, se détendre, se défouler…

« La bête ! je refais.

— La bête ! crie Rémi en lançant des grouinements porcins.

— Pas la peine d’en rajouter, elle sait qu’elle est la bête. »

En fait ça m’aide pas, d’autant qu’au cri suivant le chauffeur arrête le bus, se lève et gueule :

« C’est pas bientôt fini ? Si ça continue, je laisse tout le fond du car au bord de la route et vous expliquerez à vos parents pourquoi ils doivent venir vous chercher ! »

Tous les yeux se tournent vers Rémi et moi. Dans le fond, personne ne moufte. Si on peut même plus toucher aux intouchables…

 

En arrivant au club, ça va un peu mieux parce que je crois savoir comment déstabiliser Tristan. J’entre et avant même de poser mon sac, je vais voir Marc.

« M’sieur, j’arrive pas à jouer correctement contre Tristan avec toute cette animation autour, tout le monde qui regarde, tout ça… Contre les autres, ça va, mais lui il est trop fort.

— Quoi, alors ?

— La salle d’à côté est vide. Ça serait pas possible d’y aller avec Tristan pour notre match ? »

Le pion sent le coup fourré. Il me regarde bien dans les yeux mais je bronche pas. Il se tourne vers Tristan.

« Qu’en penses-tu ?

— C’est pareil, pour moi. Ça devrait pas changer l’issue de la partie. »

L’issue de la partie, peut-être pas, raclure… Marc réfléchit un peu, puis finalement :

« Bon, c’est OK. Mais vous laissez la porte ouverte et à la moindre incartade, c’est chez la directrice. »

On se met donc dans la salle à côté et on commence à jouer. Dix minutes s’écoulent en silence puis, avant un coup de Tristan, je dis :

« Je sais que t’as pété le bras de Nathan. »

L’autre semble tombé de haut, ça mériterait un Oscar.

« Quoi ? Ça va pas, t’es malade toi !

— Allez, dis-moi ce qu’il y a entre vous. »

Tristan se penche en arrière sur sa chaise comme le grand seigneur qu’il croit être.

« Je vais te dire… Si tu gagnes cette partie. »

Vicelard jusqu’au bout, lui. Tu veux la jouer comme ça, hein ? On va voir si t’arrives à te concentrer… Du coup, je l’empêche de penser. D’abord par des petits bruits de bouche, claquements de langue, reniflements que j’aligne pendant qu’il réfléchit. Parfois je me lève, reste debout derrière lui et regarde le plateau par-dessus son épaule. Ou bien lorsqu’il joue, je fais « oh là là ! » ou ricane comme si j’avais vu une énorme erreur. Il est pas dupe mais malgré tout, je vois à ses hésitations, à sa façon de tripoter sa mèche ou à ses toussotements nerveux que mon travail de sape fait son petit effet… et finit par payer. Après une bonne heure de jeu, je m’apprête à déplacer une pièce lorsque je change d’avis et en bouge une autre comme ça, sur un coup de tête. J’attends que Tristan joue, ça commence à durer et j’espère qu’il va pas me faire le coup de la mémé… Je regarde bien le plateau et réalise un truc : Tristan peut pas jouer. Sur ce coup, je m’étonne moi-même. Ça me ressemble tellement pas, c’est tellement fin et subtil que je me demande d’abord si c’est bien moi qui ai joué, si finalement il y a pas des dieux et des anges gardiens et des fantômes tout autour de nous. Ouais, ce coup, un ange gardien a dû me le souffler. Tristan a l’air de se poser les mêmes questions, il regarde le plateau sous tous les angles mais doit se résigner : ma bonne étoile a gagné. Échec et mat. Il me tend la main mais je bronche pas.

« Alors ? je dis.

— Tu sais pourquoi ton frère veut rien te dire ?

— Je t’écoute.

— Ce petit cassos m’a vendu de la weed. Enfin, de la soi-disant weed… Du thé vert séché, en fait. »

Là, je me marre. Mais l’autre continue.

« Ça fait trois semaines que j’essaie de récupérer mes cinquante balles, mais il dit qu’il a tout dépensé et…

— Attends, t’achètes de la beuh à un sixième et tu te doutes de rien ? Tu l’as pas sentie, avant ?

— Quoi, ça sent quelque chose, les voleurs ?

— La weed, abruti.

— Bah non. Je pensais pas qu’il oserait m’arnaquer. Je le vois tous les jours.

— Et où il trouverait de la weed ? T’es vraiment un énorme boulet, toi. Quand on se fait banané comme ça, on ferme sa gueule et on admet qu’on est tombé sur plus fort que soi.

— Je veux juste récupérer mon argent. Et j’y suis pour rien pour son bras… Même si j’aurais bien aimé lui péter moi-même. »

Son histoire miteuse, passe encore, mais sa remarque sur le bras me met la rage, je crois pouvoir me ressaisir en pensant à ma victoire mais en fait non, j’ai tellement la haine que je bondis sur Tristan, le chope par la mèche, tire sa tête en arrière et commence à lui enfoncer une pièce dans le nez. Pendant qu’il se débat et hurle, je lui propose une petite conclusion :

« T’aimes ça, mon gros roi dans ton pif ? »

Marc m’empoigne avant que j’aie pu labourer le cerveau du génie, et tandis qu’il m’emmène chez la directrice je jette un œil à la pièce restée dans ma main. C’était pas un roi, c’était un fou.

 

Bâtards d’anges gardiens ! Trois jours de suspension temporaire, le temps qu’on décide de ma peine. Ce sera une expulsion, qu’est-ce que vous voulez qu’ils fassent d’autre ? J’ai déjà eu toutes les sanctions intermédiaires… Et pourtant ils vont quand même se réunir autour d’une table et me recevoir comme si j’avais cramé des petits feujs, la dirlo dira d’un air grave : « Jules Prestof, nous ne savons plus quoi faire de vous », les autres moutons hocheront la tête avec le même air grave censé mêlé sévérité et pitié, alors qu’en fait ils me méprisent et je les méprise, on le sait tous, alors pourquoi toute cette comédie ? Puis la sentence tombera « à regret », car je ne leur « laisse pas le choix », et quand je quitterai la salle sans broncher la petite soirée mousse continuera et personne ne sortira de là sans être convaincu qu’il est un véritable saint. Et puis… ils enculeront tous la directrice un par un, le prof de physique avec un bec benzène, le prof de maths avec ses couilles qui remontent, le prof de sport avec une bouteille de Ricard, tout ça sous l’œil de Brodsky en pleine extase, « Une regula dans le culus de la prostituta ! »

Allez, je déconne. Mais pour tout le reste, c’est exactement ce qu’il va se passer.

 

Je me retrouve donc seul sur la route du cimetière, un mardi matin, alors que je devrais être en classe. Pas la peine de raconter la branlée que maman m’a mise hier soir. Ça allait en partant du collège mais une fois à la maison, elle s’est transformée en père de Rémi… Bon, et les aveux de Nathan ? Ça va être court : il n’y en a pas eu. Il a même pas essayé de me défendre. Il ira loin. Moi pas, même sur la route où j’arrache des brindilles bien sèches pour les brûler. C’est fou comme on peut disparaître rapidement… J’arrive devant la grille du cimetière et relis la phrase gravée sur l’arche de pierre : « Après la mort vient le jugement. Tout homme est destiné à mourir une seule fois, et après cela à être jugé par Dieu. » Au moins, les anciens annonçaient d’entrée la couleur, il laissait la dirlo et les pions en dehors de tout ça. J’entre et me promène entre les tombes. Je sais pas trop ce que je cherche, puisqu’aucun membre de ma famille est enterré ici. On est assez nouveaux dans ce village, et quelque chose me dit qu’on en fera jamais partie… Finalement, au bout d’une allée, je trouve deux sépultures. Sur l’une d’elles il y a écrit : « Basiliac ». Sur l’autre : « Gignac ». Les pédophiles et les Tristans côte à côte, tu parles d’une coïncidence ! Coup d’œil aux alentours. Personne, évidemment. C’est moi contre les morts, sur ce coup… L’ange de la vengeance ! Je monte sur la tombe des Gignac, baisse mon survêt et commence à pisser. Ça fait du bien, mais pas autant que le pot de fleurs que je renverse et casse par mégarde en descendant de la tombe. Les fleurs violettes baignent maintenant dans une flaque de pisse jaunâtre. C’est assez beau, en fait, comme si l’accident donnait un peu de vie à cette parcelle de mort. Sur la tombe des Gignac, je prends un autre pot, le plus gros, et le balance sur la stèle des Basiliac. Fendue en deux. C’est de la camelote ces trucs, putain ! Si j’avais su que ça allait péter comme ça, j’aurais pris un pot plus petit. Mais ça commence à faire. En m’éloignant je me retourne et regarde les deux tombes. Un truc cloche… On va forcément penser à moi en découvrant ce merdier, tout le village doit déjà savoir que j’ai été viré et que je rôde dans les parages. Il faut noyer le poisson, faire croire à du vandalisme pur et dur. Je casse donc des trucs sur les tombes à côté, des tombes de familles oubliées, des tombes de types disparus en 1922, des tombes de bébés nés et morts le même jour, des tombes que seule la nature se charge de fleurir. J’explose même une jardinière sur la tombe des Pépa. Pardonne-moi, Rémi, mais le diable se cache dans les détails. Pour finir je ramasse divers bibelots, photos et plaques commémoratives, que je dispose au milieu d’une allée pour dessiner un truc comme ça (je voulais faire un pentacle mais c’était trop compliqué) :

En redescendant vers l’église, Basiliac me dépasse en voiture. Je vois sa sale gueule me fixer dans le rétro… J’espère vraiment pas le croiser plus bas. D’ailleurs j’ai envie de croiser personne, dans ce village de commères. Je continue d’avancer mais je m’arrête parfois pour brûler des brindilles ou de vieux papiers… Les gens sont dégueulasses. J’arrive à l’église, juste à côté de la mairie. J’aimerais bien entrer et m’asseoir cinq minutes — dans l’église, pas la mairie — histoire de me reposer du soleil écrasant, mais la porte est fermée. Quoi, maintenant ? Je ramasse tous les papiers que je trouve, les enroule autour d’un bâton et y fous le feu. Une vraie torche, ce truc ! J’observe tranquillement les jolies flammes lorsque je remarque la caisse du satyre garée devant la mairie. Cette panique ! Manquerait plus qu’il me voit là en train de brûler des trucs ! Sans réfléchir, je balance ma torche dans la poubelle collée contre le mur de l’église et bordel de merde de chiens d’infidèles ! ça commence à flamber. J’exagère pas. Ça flambe dur, là. Mais qu’est-ce qu’ils ont jeté là-dedans ? De l’essence, de la bouse, leurs vieux rêves séchés ? Les flammes viennent lécher la paroi et les arbustes des plates-bandes, je sais pas quoi faire, maman, je sais plus quoi faire, je cherche un tuyau d’arrosage — un putain de tuyau d’arrosage, sérieux ! — puis j’entends les cris :

« Eh, toi, qu’est-ce que tu fais ?! »

C’est Basiliac qui accourt et moi qui fuis avant qu’il n’atteigne le feu de joie.

 

Caché derrière le château d’eau, je ferme les yeux, j’essaie d’ignorer la question qui me trotte dans la tête et j’attends que ça passe. Ça va passer. J’entends les sirènes, puis la question, les camions montent à toute blinde, ça doit être sérieux. Faites que ça soit un malaise dans le haut du village, un accident de chasse, un paysan écrasé par son tracteur, un type noyé dans la vinasse, faites que… Mais j’arrive pas à m’en empêcher : je grimpe sur le toit du château et contemple l’église flamber. D’abord je me sens vide, puis un truc commence à monter, un truc merveilleux, un truc puissant, un truc sans âge… La rage ! La rage ! Et je m’entends gueuler :

« Alors bande d’enculés, qui c’est le lion, maintenant ? QUI C’EST LE LION ?! »

Mais la petite question revient à la charge et cette fois, même les flammes de l’église ne pourront la faire disparaître, elle me percute comme une armée de sumos et me coupe les jambes : Échec et mat ?

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