Ivan avait entendu parler du restaurant chez un ami, au cours d’un de ces repas entre couples où Véronique et lui étaient souvent conviés.

« Si vous aimez la salade de gésier, le tablier de sapeur, la poularde et toutes ces lyonnaiseries, ça devrait vous plaire », avait dit l’homme assis face à lui en se resservant du gratin.

Ivan n’avait pas caché son étonnement. Lui qui se vantait souvent de son coup de fourchette, qui connaissait les meilleurs restaurants de la ville sur le bout des doigts et qui pensait avoir une connaissance encyclopédique de la culture lyonnaise, ne connaissait pas l’établissement. Le convive lui en donna l’adresse. Ivan ne connaissait même pas le nom de la rue.

« Il s’agit d’une toute petite traboule du Vieux Lyon », avait précisé son interlocuteur.

L’adresse notée, on changea de sujet et Ivan oublia le restaurant.

Un mois plus tard, à l’occasion de la visite imminente d’un ami dans la capitale des Gaules, Ivan se mit à la recherche d’un endroit où l’emmener dîner. L’ami en question ayant exprimé le désir de manger dans un endroit inconnu et typique, Ivan avait tout d’abord parcouru les critiques d’établissements fraîchement ouverts. Malheureusement, la plupart proposaient des hamburgers ou de la cuisine asiatique, bien éloignés des spécialités qu’il recherchait. Il demanda des idées à sa femme.

« Et si tu essayais le restaurant dont l’ami de Fred t’a parlé l’autre jour ? »

Après une seconde d’inertie, Ivan alla fouiller les poches de la veste qu’il portait ce soir-là mais n’y trouva pas l’adresse.

« Il y avait un bout de papier dans cette veste, tu ne l’aurais pas vu, par hasard ?

— Pourquoi je l’aurais vu ?

— Je ne sais pas. Tu ne l’as pas envoyée au pressing entre temps ? »

Véronique répondit que non et ajouta, pour plaisanter, qu’elle n’était pas sa bonne. Ivan était déçu mais ne voulait pas baisser les bras. Alors en vacances, il se dit qu’il serait amusant d’aller faire un tour dans le Vieux Lyon pour chercher cette mystérieuse traboule. Cela ferait toujours une agréable balade, et si jamais il trouvait le restaurant, il pourrait même y réserver une table.

Le lendemain, Ivan partit de chez lui en fin de matinée, bien décidé à dénicher l’établissement. Une fois dans le Vieux Lyon, il commença par explorer les traboules qu’il connaissait déjà, mais en ressortit à chaque fois bredouille. À midi et demi, son estomac se manifesta. Il acheta deux parts de pizza dans une boulangerie et s’assit devant le Palais de justice. Il allait entamer sa seconde part lorsqu’un sans-abri s’assit à côté de lui et le fixa. Ivan n’en fit d’abord pas grand cas, mais le regard insistant de l’homme finit par le mettre mal à l’aise. Il se tourna vers lui, lui tendit la pizza et demanda :

« Vous en voulez ? »

L’homme sembla surpris, se racla la gorge et dit :

« Ça, c’est fini… Fini ! »

Ivan ne comprenait pas.

« Fini ? dit-il en mordant finalement la part de pizza.

— Il y a un endroit dans le coin… Un restaurant qui nous donne tous ses restes.

— Vraiment ? C’est vraiment généreux. Par les temps qui courent, j’avais cru comprendre que les restaurateurs avaient plutôt l’attitude inverse.

— C’est un endroit très différent.

— Et où se trouve cet… endroit ? »

L’homme se renfrogna. Ivan était simplement curieux, mais il comprit que son interlocuteur voulait protéger son secret.

« Vous pouvez me dire, je ne le répéterai pas. »

Le sans-abri le fixa encore quelques instants et se leva. Ivan pensa d’abord qu’il l’avait fait fuir, mais se leva à son tour lorsque l’homme s’arrêta au coin du Palais de justice et lui fit de grands signes.

« Là », dit-il en pointant du doigt une grande porte verte, au bout de la rue qui s’enfonçait dans la vieille ville.

« Ça ne ressemble pas à un restaurant.

— Il est dans la traboule, là-dedans. »

Ivan remercia l’homme et se dirigea vers la porte. Avant d’entrer, il regarda autour de lui : la rue Saint-Jean était quasiment vide, ce qui était fort étonnant à cette heure de la journée. Puis il essaya de pousser la porte, mais elle était fermée. Un code était nécessaire pour l’ouvrir. Ivan se demanda si l’homme ne s’était pas moqué de lui. D’abord, il n’avait jamais entendu parler d’une traboule à cet endroit. Et comment un restaurateur comptait-il attirer le chaland en mettant une porte fermée entre ses clients et lui ? Ivan s’assit et attendit, mais personne n’entrait ou ne sortait de l’immeuble. Même les guides ne daignaient arrêter leurs groupes devant cette prétendue traboule, et après une demi-heure, il se releva et tenta une dernière fois de pousser l’immense porte, qui s’ouvrit en couinant sur ses gonds.

« Le bois a dû gonfler, c’est pour ça que ça bloquait », pensa-t-il en s’engageant dans la traboule, qui ressemblait en tous points à celles qu’on pouvait visiter ailleurs. L’air y était humide et frais, le couloir simplement éclairé par quelques ampoules émettant une lumière blafarde. Il prit un instant pour observer les boîtes aux lettres installées au bas d’un escalier en colimaçon. La plupart n’arboraient même pas de plaque… Dans un quartier aussi couru que le Vieux Lyon, cela paraissait étrange. Il s’avança un peu plus dans la traboule, arriva dans une petite cour intérieure et leva la tête. Plusieurs appartements semblaient vides et certaines fenêtres étaient même condamnées, bloquées par un mur de planches ou de parpaings. Plus haut, un carré de ciel donnait un peu d’air à ce lieu asphyxiant, même si un énorme cumulonimbus se profilait dans un coin du tableau. Ivan traversa la cour et s’engagea dans un couloir qui semblait ne jamais finir.

« Je devrais déjà avoir traversé tout le bâtiment, être ressorti dans la rue du Bœuf », dit-il à haute voix pour dissiper l’appréhension qu’il sentait monter en lui à chaque pas.

Finalement, il arriva dans une autre cour intérieure, couverte cette fois-ci. Elle était similaire à la première — les mêmes fenêtres condamnées, le même silence — mais il n’y avait pas de couloir de l’autre côté, simplement une porte verte, comme celle à l’entrée de la traboule. En l’observant, Ivan fut saisi d’un doute. La porte ne lui rappelait pas simplement la première : elle semblait identique.

« La rue doit se trouver de l’autre côté », pensa-t-il.

Il essaya de pousser la porte, en vain. Et pas de digicode. Il posa doucement une oreille contre le bois et, s’attendant à écouter le bruissement de la rue, fut étonné d’entendre plusieurs personnes parler à voix basse. Ces discussions se mélangeaient les unes aux autres, si bien qu’il était difficile d’en apprécier la teneur. Mais les cliquetis métalliques et les bruits de verres qui s’entrechoquaient ne laissaient pas de place au doute : le restaurant se trouvait juste derrière. Ivan toqua, d’abord doucement puis, sa frustration augmentant, plus fort. Pas de réponse. Il se dit alors qu’il devait se trouver à l’arrière de l’établissement et qu’il était bien normal que personne ne vienne lui ouvrir. La meilleure chose à faire était de sortir de la traboule, de contourner le bâtiment et de voir ce qui se trouvait de l’autre côté. Alors qu’il rebroussait chemin, une voix s’éleva dans son dos.

« Vous cherchez quelque chose ? »

Ivan fit volte-face. Juste devant la porte se trouvait un homme grand et fin vêtu d’un impeccable smoking.

« Je pensais qu’il y avait un restaurant, ici, mais…

— Vous aviez raison. Entrez donc. »

L’homme posa une main sur la porte, qui s’ouvrit lentement.

« C’est-à-dire… Je n’avais pas réservé. Et j’ai déjà mangé.

— Cela n’a pas d’importance. Venez. »

Ivan suivit l’homme, trop curieux de découvrir le mystérieux bouchon. Après avoir traversé un minuscule vestibule, ils arrivèrent dans une petite salle typiquement lyonnaise : des casseroles en cuivre pendaient aux murs, des nappes à carreaux dépareillées couvraient les tables et la vaisselle, ancienne, était ébréchée par endroits. Rien d’étonnant à cela… Mais la salle était vide. Ivan se tourna vers le maître d’hôtel :

« C’est une blague ?

— Pas le moins du monde », répondit l’homme en l’installant à la petite table au centre de la pièce.

D’où provenaient donc les voix qu’Ivan avait entendues ? Il cherchait encore une explication quand le maître d’hôtel lui apporta le menu, une grande feuille sur laquelle une seule ligne avait été écrite à la main : « Menu Découverte ».

Perplexe, Ivan retourna la feuille sous l’œil amusé de l’homme.

« Il y a du choix, à ce que je vois !

— Faites-nous confiance. Vous ne le regretterez pas.

— Bon, eh bien… Ce sera le menu Découverte, alors. »

Les plats arrivèrent rapidement. Ivan les connaissait tous : cochonnaille, gratin d’andouillettes au beaujolais et pour finir, une généreuse tarte Tatin. Le choix était convenu, mais la qualité gustative dépassait de loin celle des restaurants où Ivan avait son rond de serviette. À qui devait-on ces mets divins ? Par quels miracles le cuisinier virtuose parvenait-il à sublimer ces recettes ? Où trouvait-il ses produits ? Ces questions lui brûlaient les lèvres et lorsque son café arriva, il hésita à demander à rencontrer le chef, mais se ravisa par timidité.

« Cela vous a plu ? lui demanda le maître d’hôtel en lui apportant la note.

— C’est peu de le dire. Je reviendrai. »

L’homme acquiesça d’un sourire éclatant.

À deux pas de chez lui, Ivan réalisa qu’il n’avait même pas pris la carte du restaurant. Tant pis : il savait désormais où trouver l’établissement, et il ne manquerait pas d’y repasser.

« Peut-être demain », se dit-il en ouvrant la porte de son appartement. Il trouva Véronique allongée sur le canapé du salon et marqua un temps d’arrêt.

« Tu es déjà rentrée du travail ? » demanda-t-il.

Elle semblait aussi surprise que lui, mais elle souriait.

« Chéri, il est dix-neuf heures… Je devrais travailler jusqu’à minuit, peut-être ? »

Il regarda l’horloge au mur et réalisa qu’il n’avait pas vu le temps passer. Il n’avait pas pu rester attablé si longtemps… Le sourire de Véronique s’estompa et elle se redressa.

« Tu as trouvé ce fameux restaurant ?

— Non… Non, introuvable.

— On pourrait demander à Fred le numéro de son ami.

— Non, inutile de le déranger pour si peu. Je retournerai faire un tour demain. »

Il alla à la salle de bain, ferma la porte et se regarda dans le miroir. Pourquoi avait-il menti à sa femme ? C’était absurde. Il n’avait rien fait de mal.

Le lendemain, Ivan était prêt dès dix heures. Fatigué de tourner en rond dans son salon, il sortit et marcha jusqu’au Vieux Lyon. C’était encore un peu tôt pour déjeuner. Il en profita pour chercher l’enseigne du restaurant dans la rue du Bœuf, mais ne trouva qu’un magasin d’ardoises là où, selon lui, aurait dû être installé le bouchon. Pourtant, l’étonnement de la veille s’était dissipé. Ivan ne cherchait plus à s’expliquer quoi que ce soit. Il attendait juste l’heure du repas avec impatience et, à midi pile, il poussa la porte verte et s’engouffra dans la traboule. Il s’arrêta dans la pénombre, juste avant l’entrée de la seconde cour : le maître d’hôtel y fumait une cigarette, et Ivan voulait l’observer discrètement. Le smoking de l’homme ne semblait pas aussi impeccable que la veille. Le pantalon était un peu usé à hauteur des genoux, la veste avait perdu de son éclat et la chemise blanche tirait désormais sur le beige. Ivan sursauta lorsque l’homme lui lança :

« On ne s’attendait pas à vous revoir si tôt. »

Depuis quand l’avait-il remarqué ? Ivan salua l’homme comme si de rien n’était et s’approcha.

« Aujourd’hui, ça risque d’être compliqué… Nous avons déjà un groupe.

— Vous n’auriez pas un petit coin de table pour moi ? »

Le maître d’hôtel le regarda de la tête aux pieds, tira une longue bouffée sur sa cigarette puis la laissa tomber par terre.

« Je vais voir ce que je peux faire. »

Il entra, laissant Ivan patienter dans la cour. Lorsqu’il revint quelques minutes plus tard, un sourire découvrait ses dents gâtées.

« Entrez donc. »

La salle était vide et le maître d’hôtel installa son hôte à la même table que la veille. Ivan ne comprenait pas bien et ricana nerveusement :

« Pour le groupe… Je ne demande même pas. La carte est-elle la même qu’hier ?

— Absolument. »

Sa nervosité se dissipa dès l’arrivée des plats, qui lui semblèrent encore plus goûteux que la veille. Chaque bouchée le confortait dans l’idée qu’il mangeait là dans le meilleur restaurant lyonnais, un restaurant dont il éviterait à tout prix d’ébruiter le nom, sous peine de devoir réserver deux mois à l’avance et de voir, comme trop souvent, la qualité des plats se dégrader. Il tâcha de manger plus doucement afin de prolonger ce moment d’extase, et fut presque déçu quand la note arriva.

Lorsqu’il ressortit, il faisait nuit. Quelle heure était-il ? Comme toujours pendant les vacances, Ivan avait laissé montre et portable à la maison. La rue grouillait de promeneurs. Il demanda l’heure à un couple qui passait :

« Il est vingt-deux heures », répondit la femme.

L’homme regarda la porte derrière Ivan.

« C’est une traboule, ça ? » demanda-t-il.

Ivan sentit la colère monter en lui et serra les poings.

« Qu’est-ce que ça peut vous foutre ? Vous n’en avez pas marre, les touristes, d’emmerder les habitants de ce quartier ? »

Et il tourna les talons sous le regard médusé du couple.

De retour chez lui, il se disputa avec Véronique, morte d’inquiétude devant l’absence inexpliquée de son mari. Ivan aggrava les choses en inventant un mensonge peu plausible qui ne dupa pas sa femme. Des cris et des larmes s’ensuivirent mais plutôt que de céder, il préféra dormir sur le canapé du salon, se répétant que les choses s’arrangeraient avec une bonne nuit de sommeil.

Quand il se réveilla, Véronique était déjà partie travailler. Il regarda l’horloge : neuf heures. Était-ce trop tôt pour aller manger ? Il décida que non. S’il trouvait le restaurant fermé, il prendrait son mal en patience, mais il priait pour que le bouchon serve aussi le mâchon.

Il marcha aussi vite qu’il pouvait, s’arrêtant quelques instants à l’entrée de la traboule pour reprendre son souffle et essuyer la sueur qui perlait sur son visage. Dans la cour du restaurant, il pesta devant la porte fermée et colla de nouveau son oreille contre le bois. Après un instant de silence, il entendit les murmures s’élever à l’intérieur et se mit à tambouriner contre la porte.

« Eh ! Je sais que vous êtes là ! Ouvrez ! Ouvrez immédiatement ! »

Il cogna deux fois la porte du pied, recula de quelques pas et au moment de s’élancer contre celle-ci, elle s’ouvrit et laissa apparaître le maître d’hôtel. Cette fois, son costume était déchiré de part en part, son visage émacié et ses yeux, jaunâtres. Ivan crut voir le sans-abri rencontré devant le Palais de justice, mais il n’avait pas le temps de se demander quoi que ce soit, il devait manger, et vite.

« Ça ne va pas être possible », commença l’homme, mais Ivan le saisit par la veste, le jeta dans la cour et se précipita dans le restaurant en fermant la porte derrière lui. Cela ne retiendrait pas le maître d’hôtel très longtemps : il fallait faire vite. Il traversa le vestibule et la petite salle, se jeta contre la porte de la cuisine mais celle-ci ne bougea pas d’un pouce, le projetant du même coup à terre. Alors qu’il se relevait, une douleur intense lui cisailla les omoplates. Il se retourna et un second coup de nerf de bœuf lui lacéra le visage. Enragé par la douleur et la faim, il se jeta tête la première dans le plexus du maître d’hôtel et parvint à sortir du restaurant, courut jusqu’à l’entrée de la traboule et tomba à genoux en ouvrant la porte : la rue avait été remplacée par une autre traboule. Et les pas du maître d’hôtel résonnaient derrière lui, chaque fois un peu plus fort… Impossible de rebrousser chemin. Il franchit le seuil, prit soin de bien refermer la porte derrière lui et avança à tâtons dans le couloir obscur. Arrivé au pied d’un escalier en colimaçon, il eut d’abord un doute, puis une certitude mêlée d’effroi en voyant la forme décharnée du maître d’hôtel se détacher au fond du couloir, le nerf de bœuf à la main, son visage dénué d’expression en prononçant la sentence :

« Vous n’avez pas réglé l’addition. »

Ivan monta les escaliers quatre à quatre, les pas de l’homme continuant de résonner derrière lui. En haut de la tour, il poussa un soupir de soulagement en trouvant une porte entrouverte, suivi d’un cri déchirant lorsqu’une charogne en smoking l’accueillit, un hachoir à la main :

« Vous aviez réservé ? »

 

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