Qu’est-ce qu’il a encore fait, ce con ? Voilà ce que Jeff pensa en entendant le claquement de la porte d’entrée suivi du beuglement de son colocataire : « Je viens d’assister à un acte divin ! Un putain d’acte divin ! » Isidore, le coloc en question, n’avait pas dormi depuis trois jours — c’est-à-dire depuis sa déconvenue avec Marine. Jeff trouvait débile de se mettre dans un état pareil pour un pauvre râteau. À croire qu’Isidore ne s’était jamais fait jeter par une fille.

 

« Je passe à la salle d’eau et je te raconte ! beugla encore Isidore.

— Tu peux arrêter de gueuler ? Je sais pas, ramène-toi.

— Oh, j’arrive ! »

Il entra au salon et confirma les craintes de Jeff : il n’était que 15 heures mais Isidore semblait encore plus éclaté qu’après une soirée. Surtout, sa lèvre supérieure était fendue et du sang pissait sur son menton et son t-shirt BOSS. Jeff siffla :

« Quoi, c’est ton Dieu qui t’a cassé la gueule ?

— C’est ton Dieu aussi, je te signale.

— Mon cul, ouais. Ni Dieu ni m… »

Isidore s’éclipsa et revint avec une vieille loque qu’il appliqua sur sa lèvre. Il avait aussi une canette de bière sortie de nulle part — le frigo ne contenait qu’un pot de mayonnaise rance.

« Un acte divin, je te jure ! J’étais dans la rue, normal…

— Normal…

— Et là deux bagnoles se rentrent presque dedans à un croisement. Y’en a une dans ma rue et une autre qu’arrive par la droite, OK ?

— Priorité à droite, quoi.

— Ouais, nan, ça c’est ce que le mec qui vient de droite hurle. Parce qu’il s’est arrêté au milieu du croisement pour gueuler sur l’autre qui klaxonnait. Bon, il redémarre et le type qui klaxonne gueule : « Ouais sale fils de pute, c’est pas une prio c’est un Stop, sale gros fils de pute ! » Tu vois le genre, les mecs se hurlent des trucs en avançant à deux à l’heure, on dirait deux merdeux dans des autos-tamponneuses. »

Isidore but une gorgée et reprit :

« J’arrive au croisement et je vois qu’effectivement, l’autre a bien grillé un Stop… Et là je le vois à l’arrêt, un peu plus loin… Parce qu’un flic l’a arrêté ! En fait c’est le croisement juste devant le commissariat ! Bam, plein de points dans sa gueule !

— Et pour ta lèvre ?

— Bah quoi ? »

Jeff n’y comprenait rien.

« C’est pas ça ton histoire ? Pourquoi t’as la gueule pétée ?

— Ah ouais, nan, ça c’est parce que je me suis jeté sous une caisse. »

 

Isidore expliqua : il avait entendu une voiture arriver à toute berzingue dans la rue et, sans trop se poser de questions, avait fait mine de se jeter dessous. Le conducteur avait alors fait un écart et manqué de finir sa course dans un gros plot en béton. Plus de peur que de mal, donc, sauf que l’homme était descendu du bolide pour coller son poing sur la gueule d’Isidore. De ce point de vue, c’était réussi.

 

« Pourquoi t’as fait ça ? C’est débile. Dangereux, même.

— Faut éduquer les gens. Ils roulent trop vite.

— N’empêche…

— C’est comme pour un chien, tu vois. Quand il fait une connerie tu le chopes par la peau du cou et tu l’aplatis au sol.

— N’importe quoi…

— Tu l’aplatis doucement, tout doucement, et là le chien peut rien faire alors il pousse un souffle…

— Nawak…

— Et là tu sais que t’as gagné. T’as gagné ! T’es le chef de meute !

— Mais vraiment…

— C’est pareil pour les caisses. Sauf que c’est moi qu’on aplatit, tu vois, mais c’est pour le bien commun. Tu veux des frites ?

— T’en as acheté ?

— Non mais on commande. Frites Alors. J’invite. »

 

Jeff ignorait comment, mais son colocataire l’invitait toujours alors qu’il passait ses journées à vagabonder dans les rues ou dormir sur les bancs de la fac. Isidore devait bien avoir une source de revenus, mais en trois ans Jeff n’était jamais parvenu à savoir laquelle. Ce qu’il savait, par contre, c’était qu’Isidore déconnait vraiment depuis cette fameuse soirée avec Marine.

 

*

 

Trois jours plus tôt, Isidore avait ramené deux copains de fac à l’appartement : Luciano, un Italien en année Erasmus, et Marine, une fille que le rital essayait de sauter sans succès. Après l’apéro ils étaient tous les trois partis au bar l’Abreuvoir, un rade miteux où l’on pouvait se bourrer la gueule à moindres frais. Jeff ne se sentait pas bien ce soir-là et avait passé la soirée dans sa chambre à osciller entre Arte+7 et YouJizz. Le lendemain, le claquement de la porte d’entrée l’avait réveillé sur le coup des 11 heures et il avait trouvé Isidore au salon.

 

« Tu devineras jamais ! avait lancé l’échevelé.

— T’as niqué Marine ? »

C’est ce qu’on appelle tuer le suspens. Ne manquait que les détails, généreusement fournis par Isidore :

« On l’a vannée toute la soirée parce que ça se voyait qu’elle était en chien. Elle voulait tellement niquer qu’à un moment elle s’est barrée pour tenter sa chance dans un autre bar… Apparemment les mecs de l’Abreuvoir sont trop bourrés.

— Et vous l’avez pas suivie ?

— Non, on avait une bonne table et puis on s’en foutait. Enfin, Luciano…

— Il devait être dèg’.

— Bah en fait il sait très bien qu’il a aucune chance, sinon ce serait déjà fait. Lucide, Luciano… Et puis Marine a déjà un copain.

— Sérieux ?

— Ouais, tu sais, c’est le bassiste de Ball Squeeze, on les a vus à la Fête de la musique…

— Lui ? Le brun, là, avec les tatouages sur le crâne ?

— Ouais.

— Lui, il est cocu ?

— Et pas qu’une fois ! C’est une putain de chaudasse, la Marine ! »

 

À la fermeture du bar, Isidore et Luciano avaient entamé la difficile remontée — quand on est ivre — vers la Croix-Rousse. Le portable d’Isidore avait sonné et Marine lui avait demandé si finalement elle ne pouvait pas dormir chez lui : elle n’avait trouvé personne pour niquer. Ils l’avaient surprise en train de pisser entre deux voitures, juste en bas de l’immeuble. Une fois à l’appart, Isidore avait proposé à Marine de lui laisser sa chambre, tandis que Luciano et lui dormiraient dans le salon. La fille avait accepté… avant de les inviter à la rejoindre dans le clic-clac déglingué. Elle n’aimait soi-disant pas dormir seule.

 

« Tu vois le genre, avait grassement expliqué Isidore. Alors on s’allonge, Marine est juste en t-shirt/sous-vêtements… On reste comme ça un moment, je me demande qui dort et qui dort pas. Luciano est d’un côté, je suis de l’autre et Marine est au milieu… Et là je sais pas pourquoi, j’ai une putain d’inspiration. Je peux toucher tes cheveux ? je lui fais. Et Marine dit oui. Alors je touche doucement ses dreads, franchement je suis pas fan mais je sens qu’il se passe un truc… Je commence à lui masser la nuque, mais genre super doucement, je veux pas qu’on entende mes frottements… Et Luciano il dort, je crois. Petit à petit, mais ça doit prendre une demi-heure, je commence à descendre le long de son dos… Je la caresse, tu vois, mais en mode massage… Et là, mais juste, imperceptible, elle colle son cul contre moi… Moi je dis rien, je fais comme si j’avais rien remarqué et je continue de passer mes doigts sur le haut de son cul. Tu sais, là où y’a les espèces de fossettes… Je bande, mon gars, mais tellement dur !… Et elle doit le sentir. Je veux dire, je suis normal, mais là c’est impossible à cacher. Alors je me dis, de toute façon c’est évident ! Alors je passe la main sous l’élastique de sa culotte, je sens ses fesses, tu vois, et elle est parfaite cette meuf, juste de toucher je sens qu’elle a un cul parfait… Un cul de petit garçon.

— Putain mais t’es dèg’ !

— Nan mais tu vois ce que je veux dire. Et puis finalement j’y vais franco parce qu’elle m’invite, elle est allongée sur le flanc et elle plie une de ses jambes, tout est bien accessible… Et elle est trempée, je te jure, j’ai jamais vu ça… Au début je m’attarde pas sur sa chatte, je remonte jusqu’à la nuque et je redescends comme ça pendant un bon moment, et de temps en temps j’effleure sa chatte mais je remonte toujours, je sens que ça la rend folle, tu vois… Du coup ses dreads et son dos doivent grave sentir la chatte. Après une autre demi-heure comme ça je finis par vraiment y aller, là je caresse son clito et puis je mets les doigts, un, deux, trois doigts dans sa chatte…

— Sérieusement ?… »

Sérieusement.

« Et là elle commence à gémir alors j’arrête, elle comprend que je suis gêné par Luciano et elle met la sourdine. Je continue et elle se tourne et me colle sa langue au fond de la gorge, ça doit pas lui plaire plus que ça parce que j’ai une haleine de phoque, obligé, et même elle, elle a un peu un goût de chiottes mais je m’en fous, tu vois… Et puis le jour se lève et Luciano s’étire, je me dis qu’il a rien dû entendre mais il se lève direct et dit qu’il va y aller… Marine et moi on fait genre d’être assoupis, genre il nous réveille, je le raccompagne à la porte et il est super froid, clairement il a tout capté…

— Merde… Et alors ?

— Et alors je me sens mal, vraiment mal parce qu’il kiffe cette meuf… Mais il a aucune chance, pas vrai ?

— J’en sais rien.

— Je te le dis, il a aucune chance. Alors je retourne dans la chambre et là…

— Je comprends.

— On nique ! On nique, mais putain elle est trop bonne, je la nique d’abord en missionnaire et puis elle se met sur le ventre et je la lime comme un fou, mec ! Comme un fou ! T’as rien entendu, sérieux ? Et sa chatte arrête pas de se contracter, c’est trop bon mais au bout d’un moment je comprends que j’arriverai jamais à jouir, tu vois, entre la capote et l’espèce de gueule de bois, mais je veux finir, je veux finir mais j’y arrive pas… Je lui demande de me sucer mais elle veut pas… Elle veut même pas me branler ! Bon, c’est pas grave, du coup j’arrive jamais à jouir et je crois qu’elle en a marre, elle dit que ça commence à lui faire mal… Et puis elle m’explique qu’elle se sent coupable de tromper son copain sans arrêt, qu’il mérite pas ça… Mais moi j’en ai rien à foutre de l’autre connard, je veux juste gicler et m’endormir, j’ai passé l’heure de me poser des questions.

— Classe.

— Pas tant que ça… Bon, j’y arrive pas et finalement Marine dit qu’elle doit y aller et elle se barre, mais j’ai eu un super feeling avec cette meuf, je crois que je tiens quelque chose tu vois… »

 

Mais Isidore ne tenait rien du tout. Les heures suivantes, puis les jours suivants, il avait essayé de rappeler Marine. Il s’était d’abord heurté au répondeur et avait laissé des messages de plus en plus désespérés, de plus en plus pathétiques… Pour finir par lui avouer, toujours via répondeur, qu’il l’aimait. Marine l’avait alors rappelé pour lui demander d’arrêter ; il n’était qu’une erreur dans un parcours sexuel boiteux et, à ce titre, la meilleure chose qu’il pouvait faire était de la laisser tranquille. C’était fâcheux. Isidore avait — bêtement — juré de ne pas dormir avant d’avoir obtenu un rencard avec Marine. On en était là.

 

*

 

Ils commandèrent des frites et Isidore s’assoupit un moment. Puis il beugla brutalement :

« Poutines ! »

Et l’interphone sonna. Cela faisait partie des nombreux dons inutiles d’Isidore : il était capable de sentir le livreur quelques secondes avant son arrivée, jamais plus. Ça ne servait vraiment à rien.

 

« Tu me fais goûter tes frites ? demanda-t-il en s’essuyant les doigts dans ses cheveux.

— C’est les mêmes que les tiennes.

— Non non, tu te trompes. Y’a une charge émotionnelle dans chaque barquette, tu vois, en fonction de qui l’a préparée et qui la reçoit.

— Ah ouais…

— Eh ouais. Nos frites sont complètement différentes, tu vois. »

Et Isidore plongea sa pogne hâlée de crasse dans la barquette de Jeff.

« Ouais, c’est ce que je disais. Les tiennes… C’est une femme qu’a fait ça. Une femme enceinte.

— OK…

— Oh, putain. Le bébé est niqué.

— Allez !

— Ouais, une mamasse de bébé, avec 3 bras et 6 jambes.

— Un mille-pattes, quoi.

— Ouais, mais impair. Et puis gentil, gentil… Genre, serviable. »

 

Après le repas, Isidore roula un 3 feuilles. Ils regardèrent la télé éteinte et eurent faim de nouveau.

« J’ai la dalle, hasarda Jeff.

— Normal, c’est de la beuh de dealer.

— Je m’en branle, ça me donne toujours la dalle.

— Ouais mais celle-ci encore plus. Le dealer est magnétiseur comme moi, tu vois, il insuffle plein d’énergie vitale aux pochons.

— Pfff… Je me sens mort, sérieux.

— Ça c’est la vie, mais l’énergie vitale te donne faim. Si tu manges pas, tu meurs.

— Balèze.

— On commande des frites ?

— Pizzas, non ?

— Ou alors on va dans la rue.

— Nan, ça me stresse quand j’ai fumé.

— Le stress c’est un coupe-faim naturel. »

 

Ils descendirent dans la rue.

« On se fait un badminton ? demanda Isidore après 10 minutes de marche.

— Sérieux, dans notre état ? »

Jeff ajouta qu’il n’avait pas pris les raquettes, comme on pouvait s’en douter. Ils firent donc le chemin inverse. 10 minutes plus 10 minutes, soit 1 heure en tout pour se retrouver au même point, à 5 minutes de chez eux — arrivé à l’appartement, Isidore dut faire un caca-surprise Frite Alors, les plus vicieux qui soient.

 

« Le badminton c’est simple ! beugla Isidore en smashant de toutes ses forces.

— P’tain mais arrête, c’est moi qui t’ai appris…

— Alors joue, tapette ! »

Le badminton, aussi simple soit-il, rendait toujours Isidore agressif.

« C’est le côté gourdin, ou ?… hasarda Jeff.

— Dans ta gueule ! éructa Isidore en smashant sur la tête d’un spectateur. Mais qu’est-ce qu’il veut, lui ? T’as pas bientôt fini de me déconcentrer ?! »

Ils se firent mettre dehors car la victime était aussi le patron.

« Bon, dit Isidore, maintenant qu’on a bien sué on va à l’Abreuvoir.

— Faut que je me douche, sérieux.

— Personne le remarquera. À l’Abreuvoir. Limite t’es trop propre. »

 

Isidore avait raison. Devant la porte du bouge, ils durent convaincre le videur nain qu’ils étaient assez sales et odieux pour l’Abreuvoir. L’Abreuvoir… Un plafond bas comme celui des clients et quelques mètres carrés de crasse étalés sur du bois. Bar, tables, bancs, sol, toilettes… La crasse pure. La crasse du désespoir, la crasse de la solitude, la crasse de la haine de soi, la crasse des coups d’un soir, la crasse des galères financières, la crasse de la jeunesse ou, plus simplement, la crasse de la sueur, la crasse des jets d’alcool projetés par des estomacs salement optimistes ou des barmen torse nu qui aspergeaient les poivrots de gnole-kérosène avec leurs pistolets éthyliques JouéClub.

 

Le bar était, comme toujours, bondé. Pas une table de libre. Il y avait pourtant bien deux places pour qui voudrait se joindre à un groupe… Le hasard fit le reste, et c’était bien dommage car les deux colocataires se retrouvèrent juste à côté d’une meute douteuse dont le leader indéniable n’était rien moins qu’un brun au crâne couvert de tatouages.

« Tu connais Marine Billet ? lui demanda un Isidore beurré mais perspicace.

— Ouais », fit simplement le tatoué.

Le regard qu’il posa sur Isidore, lui, n’avait rien de simple. Mais il n’en dit pas plus.

« Elle est cool, cette fille, continua bêtement Isidore. Très, très cool… »

Le type fixait Isidore entre deux coups d’œil noirs à ses amis. Tous restaient silencieux.

« Vraiment, vraiment cool… » renchérit Isidore.

 

Puis les types partirent. Les colocataires récupérèrent la table et passèrent une bonne soirée. Isidore nota même le numéro d’une fille qui semblait avoir le feu au cul.

« Comme quoi, la vie continue ! lança-t-il en poussant la porte de l’Abreuvoir à la fermeture.

— Mais ouais… Faut pas t’en faire pour cette pu… »

Ils étaient plus grands qu’à table. Plus nombreux, aussi ? L’Abreuvoir avait ceci de bizarre que tout le monde y paraissait plus petit, diminué, comme rabaissé à l’esprit du lieu. Aussi bien le videur nain était un géant… Une fois debout, dans l’air froid de janvier, les groupes d’hommes aux crânes tatoués et cœurs brisés redevenaient intimidants. La vie continue, surtout dans la rue.

« Toi… » dit le tatoué en chopant Isidore par les oreilles.

Le chauffard, comme Isidore, ne vit rien venir. Lorsque Jeff se jeta sous ses roues — il prétendit plus tard qu’il avait trébuché — le tatoué arrêta de cogner Isidore et se figea tandis que ses amis appelaient à l’aide.

 

« On s’est bien fait aplatir… Tu l’as entendu, le soupir ? » demanda Jeff en crachant un peu de sang.

Son colocataire l’aida à s’allonger sur le canapé puis proposa comme pour plaisanter :

« Frite Alors ?

— T’es con, tu sais bien que c’est trop tard… »

Isidore sortit tout de même son téléphone. Tout son corps le lançait… Du sang sur les touches, du sang sur l’écran. Arrivé sur « Marine », alphabétiquement bien éloignée d’une frite, il réfléchit une seconde et l’effaça avec certitude : le corps, lui, finirait par cicatriser.

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