La femme s’approcha de l’épicier et chuchota :

« Dites, l’homme qui fait la manche là, sur le trottoir, c’est un vrai clochard ? Je le vois tous les jours, mais c’est un vrai ? »

L’épicier se mordit la joue pour réprimer un éclat de rire moqueur ; ce faisant, et pour se donner une contenance, il regarda machinalement le SDF assis de l’autre côté des portes coulissantes. C’était toujours le même.

« Non, répondit-il finalement. Tous les soirs, avant de fermer, je le vois passer dans un costume impeccable, nickel, du genre sur-mesure, vous voyez ? Et il est bien rasé, bien coiffé, on dirait une pub pour shampoing, et il sent bon, houla ! Ce qu’il sent bon ! Même moi, derrière mes portes, je le sens ! Et puis le matin, quand je me prépare pour l’ouverture, même chose : il repasse, toujours très distingué, l’air joyeux, et c’est seulement une ou deux heures plus tard qu’il se pointe avec son tabouret, sa pancarte dégueu et sa gueule de déterré, pouah ! On dirait qu’il a pris vingt ans, ou qu’il est mort y’a vingt ans, tiens ! Il doit se maquiller, pour avoir la tronche aussi crade. Vous avez vu ses cernes ? Et ses cheveux, je vous en parle même pas de ses cheveux ! Il doit mettre du gras dessus, mais voyez, un truc bien visqueux genre huile de vidange, parce que c’est juste pas possible… Pour la barbe, je sais pas comment il fait. À mon avis, il tue des rats et puis… J’dis ça, j’dis rien. »

La femme écouta sans broncher, les yeux rivés sur le mendiant ; lorsqu’elle se retourna pour payer, son visage était tordu par le dégoût, la rage et même un soupçon d’allégresse. Ça faisait beaucoup de plis.

« J’en étais sûre ! Un profiteur ! Un… Un parasite ! Ça me dégoûte, moi, les parasites, et…

— Pardon, madame, mais… Vous avez le sans-contact ? »

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