Lorsqu’Elmer Ditt se réveilla, le t-shirt était toujours là. Accroché à une branche, rose détonnant sur le vert, le vêtement arborait la maxime latine « Forza Ibiza ». Elmer se demanda comment un mot italien avait échoué sur une île espagnole, puis comment lui, fils d’immigré hongrois, s’était retrouvé à poil dans les bois. Il se releva difficilement, plaça sa main droite sur sa main gauche et sa main gauche sur son entrejambe. Ça collait. Bordel de merde, se dit Elmer Ditt, c’est quoi ? De la merde ? Non… Lâchant un instant sa bite brunie, Elmer observa cette main gauche visqueuse, l’approcha de son nez et renifla prudemment.

Aucun doute : ce n’était pas de la merde, juste du Nutella. Cela horrifia Elmer Ditt. À poil dans les bois, passe encore. Il en avait entendu, des histoires. Quant à la merde, ç’aurait été compréhensible. Ridicule, honteux, cocasse, burlesque, soit, mais compréhensible. Du Nutella… Inexplicable. La mémoire D’Elmer Ditt était inutile. Il se rappelait avoir quitté son domicile le matin — était-ce le matin même, ou un autre matin ? — mais cette main gauche tartinée ne pouvait signifier qu’une chose : il rêvait. Elmer n’avait jamais été très imaginatif.

Elmer Ditt décrocha le t-shirt. D’où ça sort, ça ? se demanda-t-il. Et je suis où, bordel ? Il essuya sa main dans le tissu grossier et inspecta le col de l’improbable chiffe. Il n’y trouva qu’une étiquette. Sous la mention « XXL » on pouvait lire : Made in China. Le péril jaune, se dit Elmer. La cinquantaine bedonnante, un brin dégarni et franchement velu, il savait que ce t-shirt n’était pas le sien. Il serait ridicule dedans : personne n’aimerait Elmer Ditt, héros amnésique d’un roman intitulé « Le rose et le brun ». Comme la plupart de ses contemporains, Elmer préférait le ridicule vestimentaire au ridicule corporel. Merde, se dit-il, de toute façon y’a personne ici, je pourrais rester à poil. Il enfila tout de même le torchon, s’assit et observa les environs. Des arbres, des arbres partout. Elmer était incapable de les identifier. Pas des sapins… Des bouleaux ? Des pins ? Des séquoias géants, pour ce que j’en sais ! La botanique ne l’avait jamais intéressé ; tout juste était-il capable de se rappeler le cul d’une professeure de biologie, en sixième. Il se dit qu’il aurait aimé avoir des poches car dans les films, on y trouvait toujours des indices intéressants. Des poches, Elmer en avait, mais sous les yeux. Les myriades de culs examinées depuis son enfance y avaient creusé de profonds sillons. Voilà ce qu’Elmer pensait, perdu nu dans les bois. Mais il fallait se ressaisir : la nuit tombait et il mourrait sans doute dans ce milieu hostile ; il n’avait jamais campé. Au moins, le t-shirt extra large cachait sa demi-molle.

Elmer entama sa marche. Il ne savait pas où il allait et était toujours incapable de se souvenir. Après son habituel petit-déjeuner ­— un demi-litre de café ­— il avait quitté la maison et sa femme. Sa fille Lyla était déjà partie au lycée. Tant pis, il lui donnerait son cadeau plus tard… Ensuite, comme tous les jours, il avait démarré la voiture et écouté les informations. C’est l’été indien, beuglait le présentateur. À défaut de meilleurs programmes, Elmer Ditt continuait d’écouter, guettant les fautes de français et autres clichés que le Pignouf, dixit Elmer, enfilait comme autant de perles à son collier de médiocrité journalistique. Sale boboïslamogauchiste ! éructait parfois Elmer Ditt ; il éprouvait beaucoup de plaisir à singer les gens qu’il fustigeait en société. Puis c’était le trou noir. Sa journée de travail avait disparu. Elle n’était jamais mémorable, mais tout de même. Il n’avait rien. Pas même le spectre d’un fichier Excel.

Elmer vit une clairière. Magnifique tableau, bucolique à souhait : une prairie verdoyante, un ours, une galaxie de pissenlits (il savait les reconnaître), un tapis feuillu doré, brun, ocre, orangé.

L’ours. Endormi. Dans la clairière. Elmer se cacha derrière un tronc.

Elmer présente : la bonne attitude. Il avait lu Sylvain Tesson, le branleur naturel, et apprécié ses descriptions fouillées de la solitude en forêt. Pour vaincre les ours, selon Tesson, il fallait mettre sa nourriture en hauteur et taper sur des casseroles. Elmer portait sa nourriture à hauteur et semblait avoir oublié, outre son arrivée dans les bois, ses ustensiles de cuisine. En cas de panne, disait Tesson, le bluff d’une confrontation pouvait aussi marcher : charger l’ours s’il était seul et avait de l’espace pour se replier. Dans son hébétude, Elmer Ditt ne pensa pas à fuir, ni même à bluffer. Après tout, quitte à charger l’ours, autant le déglinguer à coups de bâton. Un moindre mal. Elmer affronte les ours, Elmer est un ours-killer, pensa Elmer, une branche bien lourde à la main tartinée. Elmer est un ours-fucker, pensa encore Elmer. Elmer is a God, conclut Elmer. Tout cela était bien joli et motivant, mais il n’avait toujours pas bougé. Il prenait racine, vieille branche rose cachée derrière une souche, une main sur son bâton, l’autre sur sa tige sucrée. Allez Elmer, se dit-il. De toute façon, tu rêves.

Mais il ne rêvait pas. L’ours, il est temps de le préciser, s’appelait Paul Biruth. Paul avait lui aussi quitté son domicile vers neuf heures et assisté, comme chaque vendredi, à deux cours magistraux d’anthropologie. En fin d’après-midi, il était repassé chez lui pour récupérer le rhum, son costume et les buvards de LSD. Le punch s’annonçait sauvage ; la fin de soirée promettait. On n’oublierait pas de sitôt l’anniversaire champêtre de Lyla, pensait l’infréquentable Prosper.

OK, se dit Elmer. Pas vendre la peau, mais je vais le détruire. Il regarda son bâton — un vrai gourdin — puis la clairière : l’ours, comme le dinosaure dans le conte de l’autre, était toujours là. « Forza Ibiza » et « Forza Moi » ! Elmer s’élança.

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