1

 

Joséphine suivit Théophilia le long d’un corridor bleuté. Sa nouvelle collègue ouvrit une porte qui donnait sur une pièce où trônaient cinq bureaux disposés en quinconce ; quatre de taille moyenne en fer et le cinquième plus grand, en bois. Il occupait le centre de la pièce. Assise à ce bureau, une forme massive leur tournait le dos. Théophilia regarda Joséphine.

— Joséphine, je te présente Valéria Alamo, notre responsable.

La forme pivota lentement pour dévoiler un visage asymétrique jusqu’aux yeux posés au fond des culs de bouteilles. Alamo, la cinquantaine, fixa Joséphine qui se rapprocha en tendant la main.

— Ne bougez plus, fit Alamo. Aimez-vous les mots, Mademoiselle ?

Joséphine balbutia que oui, que les mots étaient ses amis, que c’était même pour cela qu’elle était devenue bibliothécaire.

— Bien, soupira Alamo. Nous tenons ici, sous ma direction, un merveilleux registre de mots utilisés aussi bien en français qu’en anglais. Celle qui en proposera le plus gagnera un almanach de 1913.

Joséphine ne dit rien. Elle soupesait le rapport effort-prix.

— Je viens moi-même d’en ajouter un à la liste, déclara une Alamo toute faraude.

Joséphine la fixait.

— Vous ne désirez pas savoir de quel mot il s’agit ?

Joséphine resta mutique.

— Il s’agit de ricochet. Ricochet.

Théophilia rompit le silence qui s’installait.

— Moi j’ai trouvé Pensée hier !

D’un souffle Alamo se leva de son fauteuil en cuir authentique et alla se planter à vingt centimètres du visage de Théophilia. Elle aboya :

— Répète un peu, pour voir !

— Pensée, dit timidement la petite secrétaire face au monstre qui faisait une fois et demi sa taille et trois fois son poids.

— Je te l’ai déjà dit hier, Pensée n’est pas autorisé, bordel de merde ! Les Anglais ne l’utilisent pas !

— Mais je l’ai vu dans le titre d’un livre, se mit à geindre Théophilia.

— Je m’en branle de ton livre, t’entends, sale petite conne ! Il date de quand, ton livre à la con, hein ?! HEIN ?!

— 1857, pitié… D’accord, le mot ne vaut rien…

Théophilia pleurait maintenant franchement et continuait à regarder ses pieds. Elle était terrorisée. Alamo empoigna sa nuque et lui murmura à l’oreille, sous le regard stoïque de Joséphine :

— Et pourquoi il ne vaut rien, le mot ?

Théophilia n’arrivait pas à parler. Elle avait peur de parler. Alamo répéta :

­— Pourquoi, hein, Théophilia ? Pourquoi Pensée ne vaut rien ?

— Parce que le livre date de 1857…

— Non, Théophilia, non… Mauvaise réponse. Parce que je le dis, voilà pourquoi ton mot c’est de la merde, petite conne ! Parce que l’almanach est à moi, petite conne, à MOI !

Sur cette éruption Alamo abattit le visage de la bibliothécaire sur le bureau et, la maintenant ainsi, se tourna vers Joséphine.

— Joséphine, vous trouverez dans le tiroir de droite de mon bureau une énorme agrafeuse Maped. Passez-la-moi, je vais suturer la petite.

Théophilia glapit.

— Ta gueule ou je t’en mets dix cette fois-ci ! Ici on respecte les règles, petite pute !

 

Merde merde et merde, c’est de la merde ce truc, putain mais où est-ce que c’est en train de partir, merde ! Je laisse tomber ma lourde tête sur le bureau dans un geste de désespoir théâtral que je regrette immédiatement : le bureau est dur et personne ne me voit. En voilà, du rapport effort-prix. « Pourquoi j’écris que de la merde ? » je me demande à haute voix. Je répète un peu plus fort, pour voir. La troisième fois, je beugle. On toque à la porte.

— Quoi ?!

— Je peux entrer ?

— C’est pour quoi ?

— Ça va ? J’ai entendu un choc.

— Entre.

C’est mon colocataire. Il est venu voir si j’allais bien. Il est gentil mais il me fait chier. Oui ça va, je lui dis, ça va mais j’écris de la merde, et la merde ça veut dire ne pas être publié, et ne pas être publié ça veut dire pas d’argent, et pas d’argent ça veut dire pas d’alcool, donc pas d’écriture, donc pas de publication donc pas d’argent. Sinon ça va bien. Il me regarde. Il réfléchit.

— Toujours sur les bibliothécaires ?

— Eh oui.

— Et t’es bloqué.

— Suturé.

— T’as essayé des variantes ?

Oui, Eustache, j’ai essayé des variantes. J’ai des variantes plein la tronche. Une avec quatre bibliothécaires. Une avec cinq. Une avec seulement des hommes. Une mixte. Une avec des secrétaires. Des grosses, des maigres, des belles, des moches, y’en a même des agréables et des qualifiées. Une au Ministère de l’Économie et des Finances (trop de majuscules). Une sadomaso avec un martinet. Mais je me suis fixé sur trois bibliothécaires parce que trois est un chiffre magique. Cherche-le sur Google, Eustache.

— Tu pourrais peut-être te trouver un petit taf en attendant l’inspiration. Pour boucler les fins de mois, quoi.

— Non. Le travail j’ai déjà essayé. Ça marche pas. Plus assez d’énergie pour écrire après. Juste envie de boire.

Eustache hausse les épaules. Je continue.

— Au passage, l’inspiration c’est des conneries. Faut répéter encore et toujours. C’est ça l’inspiration.

— Bon… Tu manges ?

— Oui.

— C’est à ton tour de cuisiner, au fait.

 

Tu m’as eu sur ce coup. Je te fais du riz avec de l’eau que j’ai bénite, petite sangsue colocataire. C’est ma touche personnelle, ma plus-value à la coloc. Ne me remercie pas. Tiens, mets un peu d’arôme saveur Maggie. Y’a de l’Allemagne dans ton riz.

 

Eustache et moi on forme une drôle de coloc, une coloc de parasites antinomiques. Il est bûcheur, je suis buveur. Il étudie l’Économie, prépare son doctorat, a un bel avenir devant lui. Moi j’étudie la vie, c’est ce qu’on dit quand on a une prétention artistique. J’ai aucun avenir, juste le droit — et peut-être le devoir — de racler les chiottes de Bukowski, qui lui-même racla les chiottes de Fante. Et dans les chiottes de Bukowski y’a plus rien de valable. Le vieux a tout métabolisé. « I never had a single idea », a un jour dit un Leonard Cohen au sommet de sa fausse modestie. Moi c’est différent, j’en ai plein mais elles sont toutes merdiques.

 

Eustache mange et je le regarde en parlant. Ouais Eustache, ma poule, mon canard, tu sais bien à quel point mes lecteurs sont des buses, vu que t’en fais partie. Ils rejettent tout en bloc, des blocs dans du liquide, en général projetés contre nos portes ou nos fenêtres… À part ça, ils veulent que ça leur parle. Je peux pas écrire sur la vieillesse, ce sont des ados de trente balais glacés d’effroi à l’idée de la quarantaine, alors le retour aux couches, tout ça… et si j’écris sur les gosses, il faut qu’il y ait du sexe, que ça gicle dans tous les sens, ce qui me ferme immanquablement les portes de toutes les maisons d’édition sérieuses et même douteuses.

 

Eustache fait la vaisselle. Il doit ensuite travailler sur sa thèse. Je retourne dans ma chambre avec la bouteille de rouge et ouvre une page blanche sous Word.

 

Cela fait maintenant trois ans que Joséphine travaille à la bibliothèque. Lorsque Théophilia s’est jetée sous un tramway, la petite a pris sa place — à la bibliothèque, pas sous le tramway. Lorsqu’Alamo est devenue Bibliotheksführer, Joséphine est passée Kapo de la section Chimie. Elle applique à la lettre les doctrines d’Alamo. Elle ne joue plus au jeu des mots. Elle s’en sort. Un jour qu’elle parcourt The Merck Index, véritable bible du chimiste (c’est du moins ce qu’en dit la brochure), elle voit un clochard s’approcher des vitres de la bibliothèque. Il y colle son nez et pose sur elle un regard empli de folie. Joséphine sait qu’il ne peut pas la voir : les vitres sont teintées… Le clochard sort une espèce de petit crayon et commence à écrire sur la vitre. Les lettres sont rouge sang. Les lettres sont en sang. Le crayon est un tampon. Il dessine : JE. SAIS. POUR. L’AGRAFE. Joséphine est horrifiée et croit un instant s’évanouir : Dieu tout puissant, Sainte Vierge de Guadalupe, un clochard lettré !

 

Je ferme cette merde sans sauvegarder. L’heure : 3 h 15 (GMT +1). À Tokyo la journée ne fait que commencer — on attend patiemment l’heure du saké. À New York on entre au bar, c’est le début de soirée. Dans ma chambre j’ouvre un onglet, direction les offres d’emploi. Alors quoi ? Il faut bien que je finance ma consommation d’alcool et donc mon écriture, ou l’inverse. Je m’arrête sur une annonce intéressante. « Plongeur, Wino’s Wine Diner, Lyon Presqu’île, 18 h-2 h, jours de semaine et week-end selon disponibilité. » Tu parles que je suis disponible, et même disposé ! Aucune qualification, aucune motivation requise et d’ailleurs aucune motivation à offrir. Travail décérébré, précarité, labeur physique, tout ça. Ça fait vachement écrivain. Orwell l’a bien fait. Et puis en fin de compte c’est un peu notre histoire à tous, génération 90, ils appellent ça Y et moi j’appelle ça L, parce qu’on tombe à pic pour ne pas se relever, une génération de cuisine, une génération qui ne verra pas les belles tables et les plats de gourmet, une génération où il n’est pas absurde de récurer les chiottes avec un bac +5. Je ne suis pas un mouton mais ça commence à me plaire, cette idée de génération dans le creux de la vague, cette génération en fin de compte peinarde parce que peu tentée par l’ambition, puisque rien ne lui est offert.

 

Et puis les cuisines c’est vraiment parfait. Les cuisines, c’est l’appareil fasciste en plus soft appliqué à un microcosme, avec son autoritarisme, sa hiérarchie militaire, ses gueux et ses princes, ses jouisseurs et ses opprimés. C’est comme si l’Église et la Prison partageaient un appartement, c’est comme l’Armée sans le côté débonnaire et pédé. C’est comme une petite France, en fait, ce petit fascisme réprimé, cette petite compète, ces petits coups bas, cette tension insidieuse où le commis peut vite se retrouver aux chiottes ou chef de rang. Pas de vote, pas d’emmerdes, juste des êtres humains contemplant l’idée de planter tout un tas de couteaux métaphoriques dans le dos des autres tandis qu’ils aiguisent les vrais. Ouais, les cuisines, la plonge, tout ça, c’est pour moi. Mais demain.

 

 

2

 

Le lendemain j’appelle : génial, passe donc vers 17 h 30 pour l’entretien. Un entretien pour faire la vaisselle, on aura tout vu. Il doit exister des incapables même pour ça.

 

Comment on s’habille pour ce genre d’exercice ? Faut amener une paire de gants ? Je fais pas l’excentrique : pantalon de velours côtelé et chemise noire, un assemblage dépareillé qui ne pète pas plus haut que son cul, ça fait mec qui a essayé sans le côté dandy prétentieux.

 

Lorsque j’arrive au Wino’s Wine Diner toutes les portes sont fermées. J’appelle et un grand type vient m’ouvrir. Il me regarde de haut en bas, j’ai l’impression que ça va mal se passer. Puis il lâche un sourire et dit :

— Je m’attendais à un arabe, vu l’accent au téléphone.

J’ai compris plus tard à mon grand étonnement qu’on avait été plusieurs à appeler.

Il me fait entrer et me présente le patron, Mikael. Mikael a un accent allemand. Il me regarde aussi de la tête aux pieds, ramasse un truc derrière le comptoir et me l’envoie à la gueule. C’est un tablier.

L’entretien, c’est une soirée de vaisselle. Pas plus compliqué que ça, je regrette juste mes vêtements. Je me sens engoncé et ça salit. Ma seule tenue sérieuse est rapidement couverte de sang et d’un assortiment de sauces plutôt couillu vu la cuisine proposée : ça a d’abord l’air dégueulasse, puis c’est dégueulasse parce que je goûte. Les sauces sont colorées comme une nuée de perroquets à la Gay Pride. Je demande comment elles sont faites. Mikael m’ignore puis me fait récurer la cuisine. Un Pollock qui nettoie la cuisine. Puis on me propose un verre de pinard. C’est de la grosse piquette. Ils ont pillé ma cave ?

 

Je nettoie, je nettoie. Les assiettes à moitié remplies continuent d’arriver. Les robinets fonctionnent mal : on lave avec du bouillant ou du glacé. Le bouillant est efficace mais comme on peut s’y attendre, on se brûle les mains. Le glacé est pire, ça brûle tout autant mais ça nettoie pas. Après quelques heures de travail je réalise quelque chose d’effroyable : je ne peux pas penser. Mon corps interrompt tout commencement de rêverie… Il y a l’eau, mais surtout ce mal de dos qui me suit partout lorsque je dois rester debout sans bouger. Et y’a aussi ma main gauche pourtant sollicitée à longueur de journée. Et sur cette main y’a un truc qui cloche sévèrement. C’est mon annulaire. Qu’est-ce qui déconne avec toi ? T’es moins entrainé que les autres ? Je le regarde… C’est cette bague. Cette putain de bague dont j’arrive pas à me débarrasser. Elle étouffe mon doigt. Elle est belle, en argent. Elle avait une jumelle, avant. Ça fait trois ans que sa sœurette s’est barrée. Alors elle gueule. Moi aussi je gueulais, avant. Maintenant y’a plus qu’elle pour me faire jaser.

 

Qu’est-ce que j’ai gagné au cours de cette soirée ? Du métal, mais rien de financier : Wino’s Wine Diner paie à la fin du mois… Non, c’est un métal déjà formé, une vieille réminiscence… Le droit de me rappeler. Pourquoi j’enlève pas la bague ? C’est plus compliqué que ça et puis je l’ai payée, cette bague, dans tous les sens du terme. Même au fond d’un tiroir elle continuerait de m’emmerder.

 

En rentrant j’ai pris ma décision : j’arrête la plonge. J’irai même pas chercher mon chèque, à quoi bon ? J’entre et trouve Eustache attablé. Je m’assois.

— Je t’avais dit, Eustache, le travail c’est de la merde. Ça fait mal au dos et aux mains.

— Et les autres ils font comment ?

— Me fais pas la morale. Chacun ses problèmes.

— Ouais, je te retrouve bien, là.

Il est de mauvaise humeur ce soir. Il va falloir argumenter un peu plus. Eustache, c’est quoi le travail ? Non, attends, c’est pas ça. Pourquoi le travail ? Voilà. Pourquoi donc ? L’argent ? Oui. Mais faut aller plus loin. C’est la société, hein ? Je crois qu’on y est. Il faut travailler, c’est ce qui se fait. C’est comme ça, pas vrai, Eustache ? C’est mal vu de rien faire. Ça fait assisté. Je te comprends. Tu fais partie de ces gens qui regardent de haut ceux qui veulent faire autrement, rien de grave à ça. Ouais, je passe mon temps égoïstement assis à ma table à tapoter sur mon clavier. Ça sert à quoi ? Ça sert à rien. Mais le type qui me lit, qui se marre dix minutes, ça lui aère les neurones. Tire pas la tronche, c’est vrai que le pélo est pas productif en lisant mon papelard. Il le sera un peu plus après, par contre. Tu sous-estimes le pouvoir cathartique d’un divertissement de qualité, voilà tout. Après tes huit heures de taf sur ton mémoire importantissime, toi tu manges du riz à l’eau et tu dors. Y’a toute une civilisation qui dort comme toi, Eustache. Rien de mal, n’est pas Dante qui veut.

— Bon, la taxe d’habitation est arrivée.

Putain Eustache, espèce de chaud lapin, je pensais que t’allais embrayer sur une histoire de cul pour te dédouaner, mais non, t’attaques sec ce soir. La taxe. Respect, Eustache, c’est le retour de bâton gouvernemental dans ma petite gueule de paresseux. Très fort, ça, tu m’a mis au tapis en six mots. Pas étonnant, six est un multiple de trois. Alors… on va aux impôts pour mendier un délai ?

— On peut leur demander de pas la payer, dit Eustache.

— Ça se fait ça ? Ingénieux.

— Oui, tu dis que t’es dans une situation difficile.

— Édifiant, Eust’, tout à fait édifiant. Demain, le contribuable se dépoile. Là il va se coucher. Au fait, ‘Stache… le travail c’est de la merde.

 

J’amène le rouge avec moi. Je ne bois pas, je déconstruis. Chaque gorgée enlève un parpaing au mur qui me sépare de mon inconscient. Derrière, il y a immanquablement un type qui shoot dans les poubelles, un trousseur de cousines, un nain fumeux de la non-pensée. Ce soir-là j’ai une équipe d’Italiens à mes côtés, c’est la Calabre et les oliviers. On déconstruit tellement qu’en m’allongeant je ne suis plus qu’un tas de briques à l’intérieur et un tas de merde à l’extérieur.

 

Eustache, ma salope, ne m’en veut pas mais je renfile ma carapace de velours. Et toi aussi. C’est mon plan, il est aussi simple que malhonnête. Eustache, on va se faire passer pour des tantes fraîchement mariées. Avec le climat social, impossible que la tarlouze des impôts nous refuse quoi que ce soit. C’est pas de l’homophobie, Eustache. J’emploie ces mots pour les faire vivre, et je me fous bien de savoir que tout le cinquième arrondissement fait de même à table, je refuse de leur céder l’usage exclusif des vocables de comptoir… Faut pas laisser les morphèmes en mauvaise compagnie et tu ferais bien d’en faire autant, sinon tu vas finir tout sec dans ta tête. Les mots sont une vaseline mentale, Eusty. Ouais, je suis encore bourré.

 

On s’est fait jeter. Homophobie, comme tu le disais. Dingue. À force de faire dans le cliché, la société le valide paisiblement. Une truie finira par nous gouverner, Eustache, crois-moi. Une truie qu’aura travaillé le cliché au point de le transformer en truisme malsain dans la tête de nos compatriotes bas du front.

 

En fin d’après-midi, je m’en vais poser ma démission. J’ai même rédigé une lettre. Une belle lettre, je me dis, sur du beau papier, écrit avec mon beau Parker… Je vais quand même pas leur filer un truc pareil. C’est trop précieux. Tiens, je vais me l’encadrer et la foutre au-dessus de la cuisinière, ça fera réfléchir le coloc pendant que l’eau bout. Une fille m’accueille au Wino’s Wine Diner. Je ne l’avais pas vue hier et pourtant elle est immanquable : grosse, elle a un beau visage rond, une pleine lune, pas de cratère… Je me la ferais bien. J’apprends que c’est la fille du patron. Je me la ferais bien quand même. Je range mes velléités démissionnaires, pas pour faire la plonge ni pour juste me faire la fille, mais parce qu’il faut du sexe pour achever une histoire. Comment j’ai pu oublier ça ? Ouais, il faut du cul, faut entretenir mes lecteurs paresseux même si je me doute bien qu’à ce stade une bonne partie a dû déserter. Les vaillants seront récompensés, je suis pas un ange et mon histoire aura désormais, en plus de sa gueule de bois, une haleine de cyprine.

 

J’aimerais vous faire remarquer que ma pensée n’est pas qu’une élucubration : c’est une élucubration scindée. D’un côté, ma bassesse animale ; de l’autre, un moine franciscain qui la chevauche en lui infligeant d’innombrables coups de trique. Voilà, je suis tiraillé en permanence par un système de cul entre deux chaises qui m’amène à prendre une décision médiocre et inefficace deux fois sur trois. C’est la voie du milieu, la rigole philosophique. Concrètement, ici : ne pas démissionner pour niquer la grosse. Un problème se pose pourtant pendant que je lui fais des avances (pas de temps à perdre) : mon cœur s’emballe et je panique, je me mets à suer à grosses gouttes et viande ma parade prénuptiale, le bibendum me jette et je rentre chez moi le cœur calmé mais violemment blessé dans son orgueil. Comme toujours dans cette situation, je décide d’écrire une lettre qui me permettra de déverser ma bile avec style.

 

 

3

 

Très chère et méprisable Bib,

Je t’écris ce soir la dernière lettre que j’écrirai jamais. Ne t’inquiète pas trop pour moi : le dédain avec lequel tu as sali mon cœur, tout à l’heure, n’est qu’une brûlure indienne parmi les innombrables attaques infligées à mon pauvre petit organe ces derniers temps. Je te le répète : ne t’inquiète pas pour moi et surtout ne te sens pas coupable. Ton erreur vient clore ma vie, mais elle n’est que la proverbiale « goutte d’eau » dans mon océan de peines et de rancœurs. Avant de mettre fin à mes jours de la façon la plus magistrale qui soit — pas pour te faire plaisir ni même parce que tu es l’élément déclencheur de ma mort — je me dois de te conter une anecdote qui m’est revenue tandis que je rentrais chez moi souillé par la boue métaphorique dans laquelle tu m’avais trainé.

En 1913, alors qu’il se trouvait dans un bar interlope de Londres, le vieux poète belge Émile Verhaeren sentit monter en lui, comme il lui arrivait souvent, l’envie de déclamer l’un de ses poèmes, ode à la Vie et à l’Amour. Je ne me souviens plus du poème en question et cela à peu d’importance. Toujours est-il qu’au milieu de la deuxième strophe, Verhaeren fut interrompu par des ricanements provenant du fond de la salle. Assis là, une forme qui n’était autre que ce gros pourceau fasciste d’Ezra Pound, grand poète américain et assez mauvais politologue.

« N’est pas Catulle qui veut, éructa Pound, toutes griffes rhétoriques dehors. Monsieur, vous n’êtes qu’un cas douteux dans l’histoire de la poésie, à l’image de Virgile et Pétrarque. » Verhaeren fut flatté une seconde ; après tout, il tenait Virgile en haute estime. Mais Pound continua. « Vous n’existez pas : votre ambiance vous confère une existence. » Choqué, Verhaeren réagit avec la classe qu’on lui connaît : il invita Pound à s’approcher pour continuer le débat autour d’un verre de cidre, et lorsque l’Américain fut à portée Verhaeren lui envoya un puissant coup de pied dans les valseuses. Mais Pound avait des couilles d’acier : il empoigna le vieux Belge par la moustache et, abattant sa tête sur la table, hurla au tavernier : « Passez-moi le rasoir, je m’en vais émasculer monsieur Verhaeren de sa diabolique frange labiale ! » Sentant la pression se relâcher un instant, le poète saisit son Parker et le planta dans la main du gros pourceau fasciste ; en une seconde, il l’attrapa par le bouc et le frappa joyeusement avec l’almanach 1913 qu’il parcourait plus tôt dans la soirée. Sonné par la violence des coups mais surtout par la teneur peu poétique du matériau utilisé, Pound battit en retraite vers les latrines et, pensant s’être débarrassé du Fauvhearen, commença à griffonner un laborieux pamphlet antibelge sur les parois de la deuxième cabine. Quelques minutes plus tard il fut surpris par les marmonnements du vieux Émile qui, ayant oublié la dispute (il était tout à fait ivre), était désormais accroupi dans la première cabine à la recherche de son pince-nez tombé dans la cuvette. Ce rat rancunier de Pound saisit sa chance : il infligea un violent coup de couvercle au pauvre Wallon et tenta de l’étrangler avec un long ruban de papier toilette ; il est vrai qu’à l’époque les couvercles étaient en tôle et le papier beaucoup plus dru et non prédécoupé, ce que l’on a tendance à oublier de nos jours. Bref. Le vieux s’en sortit simplement parce que Pound était incapable de s’atteler plus de quelques secondes à un quelconque labeur physique. Se réveillant au milieu de la nuit, la main gauche plongée dans la cuvette, Verhaeren rentra chez lui et décida de mettre fin à ses jours. Il écrivit cependant une lettre dans laquelle il déversait sa haine de Pound, et quelques années plus tard, sur son lit de mort, il expliqua que le fait d’écrire ce soir-là l’avait empêché de se suicider.

Tu dois comprendre où je veux en venir. Mais détrompe-toi : cette lettre ne suffira pas à me faire renoncer. Pour ce qui est du reste de l’histoire, la métaphore est bel et bien valable : je suis ce pauvre Verhaeren, ouvrant mon cœur pour ne recueillir qu’un pauvre ricanement en retour, et toi tu es ce gros pourceau fasciste d’Ezra Pound, qui ne pourra que laisser son empreinte bilieuse sur les murs des latrines de notre société en tentant entre temps d’étrangler la Beauté accroupie devant les chiottes. Et la moustache, bien que posant certains problèmes hygiéniques, sera toujours, morphologiquement comme philosophiquement, supérieure au bouc.

Adieu,

Ton Pollock de plonge

PS : Voici les ouvrages qui m’ont servi lors de la rédaction de cette lettre fort bien documentée ; tu te coucheras peut-être moins bête. « Émile Verhaeren, Rixes et Poésie du Plat Pays », de Stefan Zweig, éditions de la Belette Festive (après la razzia menée par les SS lors de la visite de la librairie d’Achouffe en 1940, l’ouvrage n’a étrangement pas été réédité). « Comment lire », de Ezra Pound. Ce pamphlet présente un inconvénient de taille : celui d’être incompréhensible à quiconque ne sait pas lire. À éviter absolument, donc ; on peut à la rigueur s’en servir pour se torcher le cul si l’on se trouve dans un train en partance pour Auschwitz-Birkenau.

 

Je lis la lettre à Eustache. Il se fout de ma gueule. Je sais bien Eustache, c’est pathétique mais ça défoule. J’ai pas d’idée sur l’Économie sinon j’aurais plutôt tenté d’enfoncer la fille comme ça ; l’Économie comme un pieu ; ça va droit au cœur, l’Économie, pas vrai Eusty ? Et là, avec cette histoire de vieux poètes se tirant les poils… T’as raison, va, je l’envoie pas. Je vais l’encadrer, je la fous à côté de l’autre… Ouais Eusty, ça va faire une saga ! L’adieu à la plonge, l’adieu à la vie… Je peux faire un triptyque. Riche idée, ça ! C’est un peu grâce à toi, cette idée ! Si je cherchais pas à t’éduquer un peu je l’aurais jamais eue… Tiens, t’es sur ta lancée, ça pourrait être quoi le troisième volume ? L’homme qui prend son bain ? Ça m’étonne pas de toi, vicelard. Surtout prends garde à pas avaler l’Oncle Ben’s de travers.

 

Je fais un rêve. Mes bibliothécaires prennent part à un gigantesque autodafé, envoyant valdinguer au feu tous les bouquins écrits en 1857, 1858, 1859 et chaque année jusqu’à aujourd’hui, an de grâce 2017 et pas grand-chose de nouveau, les cendres recouvrent leurs visages diaphanes pour former d’effrayants masques de guerre mais il n’y a rien à combattre, le clochard jette son tampon et entame un monologue ; je suis au milieu du bûcher parce que je suis nombriliste et que j’aime bien les livres ; je souffre mais la douleur s’estompe, elle reviendra, puis les bibliothécaires s’estompent aussi et je suis attaché sur une chaise à trois pieds devant un festin qu’il m’est interdit de toucher ; en face de moi le bibendum fondu qui me dit « je te veux tout entier », elle me regarde et me sert du vin, du Saint-Joseph, mon préféré, me porte la coupe aux lèvres et me murmure « ce soir on va se coucher », se coucher où ? il n’y a nulle part où aller mais j’acquiesce parce que je suis attaché et que j’en ai aussi un peu envie, viens on va se coucher pour une éternité mais j’ai ma fierté, je bois le vin mais ne serai jamais bourré, elle boit aussi et je bois et elle boit, ça y est, elle va me détacher, me détache et je feins l’ivresse, on marche vers la chambre et lorsque je tente de m’échapper par la porte d’entrée elle m’attrape et trébuche et tombe sur moi, tout son poids sur moi, le poids d’une vie sur ma peau, je ne peux plus bouger, elle est assommée ou s’endort et je n’ai pas le temps d’y penser, je veux juste sortir d’en dessous mais pour aller où, il n’y a nulle part où aller, et sa bouche qui m’écrase le visage se transforme en vagin, ange déplumé, vagin denté, je mets un coup de tête, vagin édenté, ça doit venir d’un film que j’ai vu et l’engin bave et Eustache rit, je suis pas assez ivre pour supporter ça, voilà une drôle d’époque que même l’ivresse peut pas noyer, c’est l’ivresse même qui me bave au visage et paralysé je peux que contempler mais je n’ai pas envie de contempler, c’est juste un trou, un très grand trou mais y’a pas d’autre côté, on étouffe ici, la cyprine entre dans ma bouche et mes narines et me fait suffoquer, ça a un goût de savon et ça mousse et c’est tiédasse, je tousse et grogne et pousse un cri dans la mélasse.

 

Je me réveille dans la baignoire. L’eau savonneuse sort de mes narines et pourtant je sais que je suis encore sale à l’intérieur. Trente balais et je crois que je me suis raté, crise de foi, le raté du chef. J’ai raté l’écriture de mes histoires mais ça n’a jamais été qu’un exutoire, j’ai enduit le chevalet de couleurs criardes et oublié le tableau… Qui s’intéresse à mes bobards confectionnés, à l’écriture, aux bons mots ? Qui les déclare prioritaires et s’affaire à cette besogne ingrate ? Qui lit ? La seule histoire qui comptait je l’ai plus que ratée, je l’ai pas écrite ; voilà la bague, le substrat de l’échec, sa partie solide ; la partie molle est immergée, elle rétrécit à mesure que l’eau se refroidit, elle se recroqueville tant que je pense un instant pouvoir y enfiler cette bague. J’essaie parce que c’est un défi concret, pas une chimère de papier. J’enlève l’anneau et l’approche de ma queue. Je tente de le passer. Dieu merci — j’ai décidé de croire en Dieu quand ça se resserrait — ça ne rentre pas. Alors je décide de sortir du ragoût, d’essayer une dernière fois de boucler cette histoire de bibliothécaires en mélangeant toutes les variantes que j’avais choisi d’ignorer. Là je peux exercer un semblant de contrôle, mon quart d’heure de médiocrité, ma vision personnelle, un pléonasme qu’on voit souvent parce que c’est important le personnel… Ouais ! Elles crèveront toutes dans un incendie et moi je rigolerai en relisant leurs morts et je pourrai boire du vin et m’attarder sur les virgules et les parenthèses et effacer des segments entiers de leurs vies en écoutant les Italiens s’acharner sur mes petits débris, y’a une variante où Joséphine dit à Alamo, « Hey Alamo, tu peux crever ! », une où elle empoigne la vieille et lui balance, « Hey Alamo, on ne s’est jamais vraiment aimées », une où elle la prend par la main et elle lui fait, « Hey Alamo, toi et moi ça pourrait fonctionner », une où elle la regarde et sourit et « Hey Alamo, le futur, tout ça, ça me dit », une où elles sont jeunes et belles et naïves et c’est le vrai présent, elles se regardent se voient vraiment et « Hey Alamo… Alamo… ».

Je me lève et ruissèle et laisse la bague tomber comme une goutte parmi les autres gouttes, indistincte, pas plus importante, même si elle ne se mélangera jamais, ne se dissoudra jamais, elle n’est qu’un symbole inutile, le cénotaphe d’une palpitation extasiée, Ô ! Eustache entre et me voit nu debout dans la baignoire, il tourne les talons immédiatement en marmonnant des excuses et même si je veux lui hurler « Eustache Eusty je pense juste aux impôts ! » je dis rien et contemple l’eau qui forme un tourbillon de savon et de crasse dans le goulot de la baignoire, l’eau qui accélère émet un bruit obscène en filant et l’espace d’une seconde j’esquisse un sourire, puis mes paupières battent et une larme va s’écraser au fond de la baignoire vide où la bague a disparu.

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