Summertime, and the livin’ is easy
Fish are jumpin’ and the cotton is high
Oh, your daddy’s rich and your ma is good-lookin’
So hush little baby, Don’t you cry

One of these mornings you’re gonna rise up singing
And you’ll spread your wings and you’ll take to the sky
But ’til that morning, there ain’t nothin’ can harm you
With Daddy and Mammy standin’ by

 

J’ai très peu connu mon grand-père, disparu quand j’avais cinq ans. Je me rappelle juste que c’était un excellent clarinettiste. Je m’asseyais à ses pieds et il me jouait Summertime, version Sidney Bechet — je n’appris cela que plus tard, bien plus tard, quand naissait ma passion pour la musique… J’ai un peu honte de l’avouer mais entre-temps, j’avais tout oublié : le bel air mélancolique, ces moments passés auprès de mon grand-père et même les expressions de son visage… Si aujourd’hui je peux en parler c’est qu’à seize ans, par un heureux hasard, j’entendis Summertime chez un disquaire et tout me revint : l’instrument bleu nuit, la mélodie et même les yeux rieurs du pépé… Quelques notes suffirent à dissiper mon amnésie et effrayer les clients — je pleurais comme un gosse au-dessus du bac Metallica. Voilà… En un sens, Summertime m’a fait découvrir mon grand-père, et non l’inverse.

 

Je finis par apprendre la clarinette. C’était l’année du bac, la dernière dans la ferme de mes parents. Un jour, je demandai à ma mère où était passé l’instrument du grand-père.

« On l’a donné à l’école de musique… C’était ce qu’il souhaitait. »

C’était ce qu’il souhaitait, d’accord, mais j’étais bien embêté. Je la voulais, moi, cette clarinette, et puis pépé ignorait que j’allais en jouer. Autrement il me l’aurait léguée… Je suppliai ma mère d’appeler le maire pour lui demander l’autorisation de récupérer l’instrument. Le maire n’y vit pas d’inconvénient : que pouvait bien représenter une vieille clarinette pour un homme de sa stature ?

 

Ma mère et moi, on se rendit à l’école de musique. L’intendant nous demanda quelle était la marque de l’instrument, à quoi il ressemblait et divers détails destinés à nous faciliter la recherche.

« J’en sais rien du tout, mais alors rien du tout », répondit ma mère. Elle n’avait jamais eu bonne mémoire.

« Mais je crois que l’intérieur de l’étui était fuchsia, ajouta-t-elle comme pour se rattraper. C’est tout de même pas commun, ça !

— Fuchsia ? répéta l’intendant.

— Oui, fuchsia. Ou pourpre ! »

L’intendant fronça les sourcils.

« Fuchsia ou pourpre ? demanda-t-il sèchement.

— Non, c’est ça, c’est fuchsia », dit ma mère après avoir réfléchi un instant.

L’intendant s’éclipsa et revint avec deux étuis qu’il ouvrit sur une table devant nous.

« Vous avez de la chance, dit-il, ce sont les seuls de cette couleur. »

On se pencha sur les étuis de velours fuchsia. Les deux instruments étaient bleu nuit : nous n’étions pas plus avancés. Après une bonne minute de réflexion sous l’œil agacé de l’intendant, maman pointa finalement l’étui de gauche :

« Je crois que c’est celui-ci…

— Vous croyez ou vous en êtes sûre ? dit l’intendant.

— J’en suis sûre, oui ! À quatre-vingt-dix pour cent ! »

L’intendant soupira, il ne cachait même plus son irritation. Il sortit les deux instruments et demanda à ma mère si elle n’en reconnaissait vraiment pas un. Maman les inspecta dans tous les sens. Elle semblait très concentrée.

« Bon, je crois — non, je suis sûre que c’est celle-ci.

— Vraiment ? demanda l’intendant.

— Oui, vous voyez cette marque, au niveau de l’entonnoir ? Je crois — pardon, je suis sûre que je l’ai déjà vue. »

L’intendant répondit qu’il ne voyait aucune marque, que cet entonnoir s’appelait en fait un pavillon, que cette clarinette n’était pas celle de l’étui choisi par ma mère mais qu’il n’avait pas que ça à faire et qu’il serait ravi de nous laisser la clarinette de notre choix dans l’étui de notre choix.

 

De retour à la ferme, je montai dans ma chambre et jouai ma phrase préférée de Summertime sur la très probable clarinette de pépé. Et c’était… horrible, tout simplement horrible, et pas seulement parce que j’étais mauvais : je découvris qu’une partie de l’instrument était fendue. Dire que nous n’avions rien vu à l’école de musique… J’en pleurai.

 

Impossible de m’endormir ce soir-là. Animées par le vent, des branches de vigne vierge grattaient à ma fenêtre et chaque bourrasque faisait siffler les combles comme ma pauvre clarinette… J’en ricanai même amèrement dans le noir : la nature essayait peut-être de corriger ma petite phrase massacrée. Non, ce n’était pas sérieux… Et puis le vent tomba et seul me parvint le tintement cristallin du mobile installé dehors, loin sur le chemin menant au ruisseau. Da-di-do-dada… Da-di-do-dada… Cette fois, il s’agissait exactement de ma petite phrase. Da-di-do-dada… Da-di-do-dada… Ça semblait impossible. C’était impossible. Une fois, peut-être, mais pas deux. Da-di-do-dada… Da-di-do-dada… Je me levai, descendis les escaliers et traversai la salle à manger plongée dans la pénombre. Seules quelques braises luisaient encore dans la cheminée. Da-di-do-dada… Da-di-do-dada… J’ouvris la porte et sortis dans l’air glacé de janvier. Pas de lune, quelques étoiles esseulées et une silhouette brumeuse, là-bas près du mobile. Da-di-do-dada… Da-di-do-dada… La silhouette s’éloigna et je la suivis dans les ténèbres. Je me moquais bien de l’obscurité totale, je connaissais la campagne comme ma poche et n’avais pas peur de me perdre. Un corbeau croassa au loin : Da-di-do-dada… Da-di-do-dada… Je suivis son chant à tâtons et arrivai au ruisseau dont le clapotis reprenait ma petite mélodie : Da-di-do-dada… Da-di-do-dada… Rien que je ne puisse voir, rien que je ne puisse entendre à part ce bruissement toujours plus présent. Une odeur me monta aux narines malgré mon nez bouché… Une odeur de terre humide. Le ruisseau coulait juste devant moi, c’était évident et pourtant ça ne rimait à rien — ça ne rimait à rien car le clapotis cessa soudainement. Je m’accroupis et cherchai une pierre du bout des doigts. Lisse et gelée, elle semblait peser une tonne… Je m’attendais à faire mouche et je fis mouche ; pourtant, rien n’aurait pu m’étonner davantage que ce craquement évident : avant de se taire à son tour, ma lourde pierre s’était écrasée sur la glace du ruisseau pétrifié, me laissant seul dans l’obscurité, le froid et le silence. « Pépé ? »

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