« Vous êtes la pire classe que j’aie jamais eue ! »

Je fronce les sourcils aussi fort que possible. Deux plis profonds, menaçants, creusent mon front. C’est assez convaincant. Je reprends une expression neutre, regarde l’heure — il faudra bientôt aller au collège — et saisis ma brosse à dents.

Le rêve me revient d’un coup : je m’étais cassé les dents — une cassure franche, horizontale, comme tracée à la règle — et on me les avait recollées proprement… Si propre ! C’en était bluffant, presque dérangeant. Plus tard, je suis devant la glace, comme maintenant, sauf que je porte un chapeau melon et une grenouillère blanche ; et je touche mes incisives. Si je continue, elles vont se recasser. J’en brise une et m’étonne : j’ai beau frotter la racine, je ne ressens rien. Puis j’attrape une canine, je sens qu’il y a du jeu, je la fais bouger d’avant en arrière…

Elle ne tient presque plus. Alors je tire. La canine descend, s’élargit — le trou avec — et j’hésite, tire encore et sors cette énorme patate douce — un gros nerf la relie à mes gencives — un gros nerf torsadé, sanguinolent — et je sais que je n’ai plus le choix : je dois l’arracher…

« ‘ous êtes ‘a ‘ire c’asse que ‘aie ‘amais eue ! », fais-je pour chasser le cauchemar.

Je crache.

Trop longtemps que j’enseigne dans mon petit collège. Trop longtemps entouré d’élèves apathiques, de parents inquisiteurs, d’administrateurs tyranniques… Des années à me dire que je vais craquer… mais je ne craque pas. Cela me surprend autant que mes collègues, je ne le cache pas. Ces derniers temps, néanmoins, c’est différent : la retraite approche à grands pas et j’ai peur d’imploser juste avant la ligne d’arrivée…

En arrivant au collège, je suis à deux doigts d’aller voir Berthier, le principal, pour tout envoyer bouler. Ça me permettrait aussi de lui dire ses quatre vérités, à cet empaffé. J’entre en salle des profs avec des envies de meurtre, puis c’est le redoux : Zoé, plongée dans une pile de copies. Depuis quand suis-je amoureux d’elle ? Ça fait six ans qu’elle enseigne le français et le latin ici, donc… ça doit faire six ans. Je me rappelle encore du jour de son arrivée. Le seul coup de foudre de ma vie… Ça ne me ressemble pas — c’est même grotesque, j’en conviens. Le vieux prof d’anglais désabusé, de trente ans son aîné… Mais l’amour, ça ne se commande pas. Zoé le sait ; elle ignore simplement que ses rebuffades empreintes de douceur la rendent toujours plus séduisante à mes yeux.

« Comme un lundi ? » lance-t-elle sans lever les yeux de ses copies.

Je me sers un grand mug de café — infecte.

« T’as pas idée », mais la sonnerie m’empêche de développer.

Salle 113. Mon placard. J’entre, les élèves se lèvent, je marmonne quelque chose, ils s’assoient. Moi, je reste debout, ma serviette à la main, troublé par un nom gribouillé au tableau : « Galliot ».

Comment ai-je pu oublier ça ? Je dois recevoir la visite d’une nouvelle inspectrice, ce matin. Je ne l’ai jamais vue, mais j’imagine déjà une blonde frigide tirée à quatre épingles. Toujours est-il qu’elle s’appelle… Galliot.

« Qui a écrit ça ? »

Silence des chiards. Ils sont forts, tout de même, avec leurs petits jeux psychologiques. Comment ont-ils trouvé ce nom ? L’un d’eux l’aura entendu au détour d’un couloir… Certains étouffent un rire, mais ça n’a peut-être rien à voir : le ricanement est le mode d’expression par défaut des petits pervers polymorphes. J’efface le nom et lance :

« Vous êtes la pire classe que j’aie jamais eue ! »

Toujours pas de madame Galliot. Je donne mon cours en pilote automatique — inspectrice ou pas, qu’est-ce que ça peut bien faire, après tout ? Il ne me reste plus longtemps à tirer. Ce n’est quand même pas une merdeuse sortie de l’école qui va m’apprendre mon métier.

La sonnerie retentit, les élèves sortent bruyamment sans me dire au revoir. Je me rends au bureau du principal, toque et ouvre la porte dans la foulée. Berthier semble agacé de me voir.

« Sentiment partagé, dis-je sans bouger du seuil.

— Quel bon vent vous amène… Marc ? »

Il hésite toujours avant de prononcer mon nom. À croire qu’il ne l’a jamais retenu.

« L’inspectrice… Vous l’avez vue ? »

Il écarquille les yeux. Quel bovin.

« Elle n’est pas avec vous ? demande-t-il.

— Si mais justement, elle est invisible. Incroyable, n’est-ce pas ? Madame Galliot, si vous le voulez bien, cassez un bibelot pour nous signifier votre présence.

— Très drôle… Marc. Vraiment. Écoutez, si elle n’est pas là, c’est qu’elle doit être malade. Elle aurait au moins pu nous prévenir, je vous jure… »

Il se lève, ouvre la fenêtre — en plein mois de décembre — et regarde la cour en contrebas. C’est la récré, ça grouille de gosses déchaînés.

« Eh, Aziz, arrête ça ! gueule le principal. Arrête ! Je te vois, tu sais ! »

Il se tourne vers moi et siffle :

« Les saloperies… C’est tout ce que vous vouliez savoir ? »

Le lendemain, j’arrive plus tôt pour discuter avec Zoé.

« Tu dois connaître ce sentiment, quand un rêve est si tangible qu’au réveil, on se demande si ça n’est pas vraiment arrivé ? »

Zoé me regarde, réfléchit.

« Tu veux dire… Quand tu rêves de trucider un gosse ? On parle bien de ça ?

— Pour qui tu me prends ? Je n’ai jamais — jamais — pensé à un truc pareil. Encore moins rêvé de le faire. »

Elle sourit. Ce n’est pas un rayon de soleil, c’est toute la lumière de l’univers plaquée sur un collier émaillé. Je me demande pourquoi elle n’a jamais voulu de moi. Trente ans de plus, d’accord. Mais il doit y avoir autre chose…

« Je voulais te demander… »

La sonnerie m’interrompt encore une fois.

« Merde ! dit Zoé. Je te laisse, si on commence le contrôle en retard, ils vont gémir pendant une semaine. »

Salle 113. Mon placard. J’entre, les élèves se lèvent, je marmonne quelque chose, ils s’assoient. Moi, je reste debout, ma serviette à la main, déjà énervé par un nom gribouillé au tableau : « Berthier ».

« Ça vous amuse ? Quoi, Berthier ? Qu’est-ce que vous cherchez à faire, hein ? »

Ça ricane. L’irritation d’un professeur est le plus délicieux des fruits pour ces petites larves. J’efface le nom et tonne :

« Vous êtes la pire classe que j’aie jamais eue ! »

J’embraye sur le cours : les verbes irréguliers. Je les ai tellement répétés au fil des années que j’aimerais en voir apparaître de nouveaux, histoire de changer un peu. L’ambiance est morose, mais calme. Tandis que j’écris au tableau, j’entends un claquement sec, reconnaissable entre mille, suivi du cri d’une gamine. Je fais volte-face. Au premier rang, la petite Priscilla se tient l’oreille et commence à pleurer. Cette tête alerte a de toute évidence essuyé un tir d’effaceur-sarbacane.

« OK, qui est le coupable ? Qu’il se dénonce maintenant, ou ça va chier des briques ! »

Les gosses ricanent, sauf Priscilla et sa meilleure amie Perrine, qui dénonce immédiatement Aziz, un garçon turbulent et un peu trop rusé.

« C’est pas moi, m’sieur, sur la tête du Coran sa mère ! »

J’avance vers Aziz, qui ne moufte pas, et lui ordonne de vider sa trousse sur la table. Des stylos éclatés, des boules de colle, une petite fiole d’un liquide blanchâtre dont je ne veux surtout pas connaître la provenance, et… un effaceur trafiqué. Je jubile.

« Ah ! L’arme du crime ! »

Mais Aziz n’a pas dit son dernier mot.

« Tout le monde en a, m’sieur !

— Je crois qu’il y avait un deuxième tireur », hasarde Hugo, le cancre de tous les cancres.

Je tape du poing sur la table et rugis :

« TAIS-TOI ! Bon, qui est le délégué, déjà ? »

Priscilla lève la main. Une évidence qui ne me convient guère.

« Non, ça ne va pas… Tiens, Hugo, tu es déjà complètement largué, alors tu vas emmener Aziz chez le principal.

— Normalement c’est chez la CPE, dit Priscilla.

— Je m’en fous, je veux envoyer un message fort.

— Mais j’ai rien fait ! gémit Aziz.

— Je m’en cogne ! La justice est froide, inique, aveugle !

— Pourquoi je peux pas l’emmener moi ? » demande Priscilla.

Ça n’en finira donc jamais ? Ils auront ma peau, je le jure.

« Tu ne peux pas car… je ne veux pas que tu rates le cours.

— C’est parce que je suis une fille, c’est ça m’sieur ?

— Mais non, enfin… Aziz est un garçon charmant, quoiqu’un brin impulsif, et…

— C’est parce que je suis une fille ! »

Je cogne des deux poings sur la table.

« TAIS-TOI ! La justice est inique, la justice est sexiste. Vous n’avez pas vu ça en éducation civique ?

— Le prof est en dépression, dit Hugo.

— M’étonne pas, tiens… Éducation civique… C’est des camps, qu’il vous faudrait. »

Hugo et Aziz quittent la salle. Je n’ai plus le cœur à faire cours ; j’en profite pour sermonner les morveux.

« Qu’est-ce que vous m’apportez, hein ? Je vous le demande. À part de l’ingratitude… Dieu sait que pourtant, je fais des efforts pour vous intéresser. Tiens, mon petit Timothée, n’as-tu pas aimé nos deux séances consacrées au visionnage d’Orange Mécanique Uncensored Edition ?

— Oh si, m’sieur, beaucoup !

— C’était très violent, marmonne Priscilla.

— Ainsi va la vie. Que crois-tu trouver au coin de la rue, Priscilla ? Tu ne le vois pas car tu vis dans un cocon, mais le monde d’Orange Mécanique est à nos portes… »

Je disserte un peu sur Kubrick puis la porte, justement, s’ouvre : Hugo et Aziz.

« Qu’est-ce qu’il fait là, lui ?

— Le principal est introuvable, m’sieur, dit Hugo.

— Comment ça, introuvable ?

— Bah, il est pas trouvable.

— Vous avez demandé aux guignols du secrétariat ?

— Oui, ils l’ont pas vu de la journée. On est même allés à la cantine, même aux cuisines y’a personne, et… »

Aziz lui met un coup de coude. J’abdique.

« Bon, rasseyez-vous. Merci Hugo, tu peux dormir sur tes deux oreilles. Aziz, prends ton carnet de correspondance et écris tes torts. Voyelles en rouge, consonnes en vert, tu connais la chanson. Je signerai à la fin. »

Il se plaint, mais ça ne m’effleure pas.

À l’autre bout du parking, j’aperçois la silhouette fluette, parfaite, de Zoé. J’accélère le pas, la rattrape, elle sursaute et me lance un regard interrogateur.

« Ça va, Marc ? Tu n’as pas l’air dans ton assiette.

— Longue journée. Dis, tu n’as pas vu le principal ?

— Pas aujourd’hui. Il devait être malade…

— Sans doute, mais… »

J’hésite. J’ai peur de passer pour un imbécile, mais il faut que je parle.

« Il m’est arrivé un truc étrange, hier et aujourd’hui… »

Encore le regard interrogateur.

« Tu vois, hier, quand je suis entré dans ma salle, il y avait le nom de l’inspectrice écrit au tableau. Et l’inspectrice n’est pas venue. Aujourd’hui, même chose : le nom du principal sur le tableau et boum ! Pas de principal. »

Elle éclate de rire.

« Houlà, tu nous couves pas un petit burnout, toi ?

— Certainement, mais avoue que c’est étrange.

— Étonnant, oui, mais les coïncidences, ça existe, tu sais… »

Elle a raison. Je me sens bête et n’insiste pas. Avant de claquer sa portière, elle me lance :

« Ça ira mieux demain. Y’a le punch de Noël à la cantine ! »

Je rêve d’une canine grosse comme une patate douce. C’est déjà mercredi, et je tente d’ignorer ma boule au ventre en franchissant le seuil de la salle 113, mon placard. Les élèves se lèvent, je marmonne quelque chose, ils s’assoient. Moi, je reste debout, ma serviette à la main, étonné de ne trouver aucune inscription sur le tableau. L’appréhension s’évanouit, je saisis un feutre et écris quelques phrases à trous.

« Des volontaires pour venir au tableau ? »

Priscilla lève la main, approche et commence à écrire. Pendant ce temps, je surveille la classe, histoire de prévenir les tireurs embusqués. Les gosses ont de drôles de gueules, ce matin. Peut-être les prémices d’une épidémie de gastro…

Je me retourne et crois halluciner. Priscilla n’a pas écrit un seul verbe irrégulier, juste « Zoé », « Zoé » partout, « Zoé » dans chaque interstice.

« Priscilla… Qu’est-ce que ça signifie ? »

Mais Priscilla ne répond pas. Elle semble ailleurs et contemple son œuvre, la mâchoire ballante. Je me tourne vers la classe : tous arborent la même expression, la bouche entrouverte, les yeux vides.

« Qu’est-ce que… »

Je n’ai pas le temps pour ça. Je m’entends balbutier :

« Hugo… Tu surveilles… »

Je sors, cours dans le couloir désert, emprunte l’escalier qui mène à l’étage et me précipite dans la salle de Zoé. Sa classe est là ; pas elle. Ses élèves sont comme les miens, stupéfiés, absents.

« Où est Zoé ? Je veux dire, madame Passini ? »

Tous fixent le tableau. Non, je ne vais pas le regarder. Non, non non non. Puis… L’impression de ne plus savoir lire. Il me faut du temps — des heures, on dirait — pour décoder le message, quatre lettres obscures, lointaines, aussi évanescentes que des étoiles filantes…

M. A. R. C.

C’est… un truc de Romain ?

Le tableau est un miroir. Je réajuste mon chapeau melon, ouvre grand la bouche, saisit la canine et l’arrache d’un coup sec — on dirait vraiment une grosse patate douce. Puis je me tourne vers l’assemblée et lance :

« Vous êtes la pire classe que j’aie jamais eue ! »

Je suis ravi de voir, côte à côte au premier rang, l’inspectrice, le principal et Zoé. Je tends la patate à bout de bras au-dessus de ma tête.

« Vous en voulez ? Vous en voulez ? »

Ils m’ignorent ! Alors j’approche de l’inspectrice et abats le légume sur le haut de son crâne, qui craque, s’enfonce et disparaît entre ses épaules.

« C’est qu’elle est dure, cette patate ! Oh, pas aussi dure que l’inspectrice, mais tout de même. C’est bien les patates de la cantine, ça ! »

On continue de m’ignorer.

« Principal Berthier ! Vous prendrez bien un peu de rab ? »

Je n’attends pas sa réponse et lui éclate le crâne avec ma patate dure comme du diamant.

« C’est qu’on y prendrait goût ! Je me suis toujours senti l’âme d’un chef ! »

Au tour de Zoé.

« Zoé, je vous explose la tête et après, on ira dîner, qu’est-ce que vous en dites, bisou-bisou ou bien ? »

Je lève la patate bien haut, mais la sonnerie me coupe dans mon élan. Les yeux de Zoé bougent alors et s’enfoncent dans les miens :

« C’est affreux… Marc, qu’est-ce qui nous arrive ? »

Intéressant, comme question. Avec une petite retouche, ça devrait le faire.

« Qu’est-ce qui ne nous arrive pas ? » dis-je en abattant la patate sur ma tête.

***

Le plafond est blanc ; le lit, assez dur. La tête d’un homme apparaît dans mon champ de vision et se met à parler. Il se dit de la police, mais je ne retiens pas son nom car à la place, j’entends « Inspecteur Patate », et malgré ma confusion, je suis sûr d’une chose : il n’a rien d’un légume.

« Vous rappelez-vous ce qu’il s’est passé hier ? demande-t-il.

— Hier ?

— Excusez-moi : nous sommes le jeudi 15 décembre. Hier, c’était mercredi… »

J’aimerais lui faire remarquer sa perspicacité, mais ça me revient : le punch de Noël à la cantine, la tête de l’inspectrice qui craque, celle du principal qui explose… ZOÉ !

« Mon Dieu… Je les ai tués ! Je les ai tués ! »

Je fonds en larmes, hurle encore :

« Je les ai tués ! TUÉS TUÉS TUÉS ! »

Je roule sur la gauche et m’étrangle en voyant le principal allongé sur la couchette d’à côté ; croyant à un énième cauchemar, je me retourne et constate que le lit à ma droite est occupé par une jeune blonde : l’inspectrice ! Mais… je n’ai jamais vu l’inspectrice. J’hurle. L’inspecteur prend ma tête entre ses mains.

« Calmez-vous ! Vous n’avez tué personne, vous êtes juste secoué. »

Je ne comprends pas, renifle et continue de pleurnicher comme un enfant.

« Vous avez été victime d’un empoisonnement alimentaire, dit finalement Patate. Tout comme le reste des professeurs et des membres de l’administration de votre collège. Il semblerait que le punch de Noël ait été préparé avec un rhum saturé de Tata Titties, ce qui…

— Tata Titties ?

— Ah oui, pardonnez-moi. Il s’agit d’un nouveau type de LSD particulièrement puissant.

— De la drogue ? Qui ferait une chose pareille ?

— Plus de cinq-cents personnes vont et viennent chaque jour dans votre établissement. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin. Ce pourrait être un employé de cantine mécontent, un pion, peut-être même un professeur… Pour ma part, je parie sur des gamins.

— Des gamins ?

— Oui. J’imagine que pour des gosses, un spectacle comme ça… Ce serait un beau cadeau de Noël. »

Je me redresse, regarde le principal et la blonde assoupis. C’est bien l’inspectrice.

« Comment ai-je pu oublier madame Galliot ?

— Rien d’étonnant à cela. La Tata Titties vous met le cerveau en mille morceaux. Vous avez dû faire de drôles de rêves, d’ailleurs.

— De drôles de rêves ? »

Patate se gratte la tête.

« Oui, des rêves intenses, avec beaucoup de détails, beaucoup de…

— Je frappais l’inspectrice et le principal avec une patate douce. »

La bouche de l’inspecteur se tord bizarrement.

« Comment dire… Ce n’était pas un rêve, monsieur. Votre collègue, une certaine Edna Kazak…

— La prof d’histoire-géo.

— C’est cela. Comme elle ne boit pas, elle est passée entre les mailles, si j’ose dire. Son témoignage nous permet de mieux comprendre ce qu’il s’est réellement passé à la cantine. »

Je ne suis pas sûr de vouloir entendre ça. Mais Patate continue :

« Pendant le repas, vous vous êtes levé d’un coup et avez entrepris d’écraser le contenu de votre assiette sur le crâne de l’inspectrice et du principal. Votre collègue nous a expliqué que le matin même, vous aviez été très offensé par la visite-surprise de madame Galliot. Une histoire de retard, il me semble. Quant à vos relations avec le principal Berthier, j’ai cru comprendre qu’elles étaient houleuses depuis longtemps… La Tata Titties a fait le reste.

— Et Zoé ? Qu’est-ce que j’ai…

— Vous lui auriez déclaré votre flamme en vous enduisant la tête de patate douce.

— C’est affreux… »

L’inspecteur demeure impassible.

« Pas tant que ça. Vous savez, bon nombre de vos collègues ont réagi avec la même violence. Un certain Grison, notamment…

— Le prof d’EPS.

— Voilà. Monsieur Grison s’est mis à jeter les assiettes comme des frisbees. Les moins agiles en ont fait les frais, et avec sa vigueur, les enfants ont eu un mal fou à l’immobiliser. La documentaliste, Laure Jallon, s’est enfermée au CDI pour brûler tous les livres publiés après 1977, l’année de sa naissance.

— Vraiment ?

— À croire que les portes de la perception renferment un torrent de merde. Si je peux me permettre. Et je ne vous parle même pas du professeur de musique, qui a tenté de faire danser le foxtrot à un jeune myopathe de sa chorale.

— C’est horrible. Et Zoé ?

— Elle est choquée, confuse, mais elle devrait vite s’en remettre. »

Je tente d’intégrer ce flot d’informations.

« Où sont les autres ? Pourquoi il n’y a que le principal et l’inspectrice, ici ?

— Une trentaine d’empoisonnés, ils n’allaient pas tous vous mettre dans la même chambre. J’avoue que vous retrouver aux côtés de vos victimes, c’est une drôle de coïncidence.

— Mes victimes ?! Attendez, on est tous victimes de cette mauvaise blague !

— Oui, pardonnez-moi, cela va de soi. Écoutez, avant de vous laisser vous reposer, j’aimerais juste vous demander : auriez-vous une idée du coupable ?

— Qu’est-ce que j’en sais, hein ?

— Vous connaissez bien les enfants.

— Non, vraiment, je n’ai pas… »

Effaceur-sarbacane. Trousse. Fiole de liquide blanchâtre dont je ne veux surtout pas connaître la provenance.

« Je… Il faut que je réfléchisse. J’ai le cerveau en compote, je ne voudrais pas accuser quelqu’un à tort.

— Je comprends. Si un nom vous revient, n’hésitez pas à me contacter. »

Il me tend une carte de visite, me salue et s’éclipse.

Comment faire la part des choses ? Certes, Aziz est capable de tous nous occire, mais Priscilla et lui ne sont même pas dans la même classe. Et je n’ai jamais montré Orange Mécanique aux enfants, j’aurais eu tous les parents sur le dos… C’était Full Metal Jacket, et encore, uniquement la première partie. Comment faire la part des choses ? Machinalement, je lis la carte de visite : « Michel Patate, Grand Inquisiteur ». Grand Inquisiteur ! Patate doit être une pointure, et il enquête pourtant sur une affaire aussi triviale que la nôtre… Quelque chose ne tourne pas rond.

La porte de la chambre s’entrouvre et mon cœur s’arrête l’espace d’une seconde.

« Ils nous tiennent, dit Zoé. Mais j’ai un plan de classe. »

Elle porte une grenouillère blanche, beaucoup de mascara et un chapeau melon. Je lève la main et pointe son couvre-chef de l’index.

« Mais toi aussi, dit Zoé, toi aussi mon p’tit Marc ! »

Je porte une main à mon front et sens le feutre doux sous mes doigts ; je repousse la couverture et découvre ma grenouillère immaculée.

« Alors c’est donc ça…

— C’est donc ça, confirme Zoé.

— Tu penses à la même chose que moi ?

— C’est exactement ça ! »

Puis nous deux, en chœur : « Le cours peut commencer ! »

Je me lève, fends l’air de ma canne d’ivoire, fais claquer mes talons et prends la main de Zoé. Un-deux-trois-quatre, c’est le foxtrot des hallucinés ! Un-deux-trois-quatre, l’inspectrice et le principal envapés, tous ensemble ! Un-deux-trois-quatre, pour sortir il faut tout donner, un-deux-trois-quatre, la patate, la patate, il faut envoyer ! J’embrasse Zoé, on tournoie comme des forcenés et je chante :

« T’as la classe, bébé, la pire classe que j’aie jamais vue ! »

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