Pieuvre à Plumes

Histoire de jeter l'encre

Vendanges tardives

Le père de Richard lui avait conseillé d’aller directement au château. Cela lui coûterait moins cher que chez le caviste et il pourrait rencontrer le vigneron, un personnage réputé haut en couleur.

Il s’y rendit à la fin de l’automne avec sa femme, Bernadette.

« C’est tout petit, dit Bernie en claquant la portière.

— Tout petit, tout petit… Tu imagines habiter là-dedans ? Y passer l’aspirateur ?

— Bien sûr. Passer l’aspirateur, ça me connaît. C’est mon talent, ma passion, pas vrai ?

— Allez, tu m’as compris. »

Ils regardèrent les vignes puis traversèrent la cour déserte du château — plutôt un manoir. La porte était fermée. Richard s’approcha d’une fenêtre et colla son visage contre un carreau. Il vit immédiatement le cochon qui tournait sur une broche installée devant l’immense cheminée. La pièce baignait dans la lueur feutrée du foyer.
« On dirait qu’il n’y a personne, dit Richard.

— On va rester là comme deux ronds de flanc ? Je ne sais pas, va toquer. »

Ce ne fut pas nécessaire. La porte s’ouvrit et une femme élancée, la soixantaine, vint les saluer d’un pas vif.

« Je peux vous aider ?

— Nous aimerions acheter du vin, dit Richard.

— Très bien. Vous n’avez pas vu André ? »

Il devait s’agir du vigneron. Bernie secoua la tête.

« Il doit être dans le coin, pourtant, continua la femme. Bon, pas de problème. Vous voulez du blanc, du rouge ?

— Un peu de tout, dit Richard.

— Suivez-moi. »

Elle les mena dans la grange face au château et lorsqu’ils eurent fini de charger les cartons dans la voiture, elle leur proposa de boire un verre. Richard regarda sa femme.

« Ce serait avec plaisir », dit Bernie.

On entendit crisser les graviers. Deux voitures entrèrent dans la cour et se garèrent juste à côté d’eux. Il y avait un couple de quinquagénaires et un autre homme, plus jeune, accompagné d’un vieux monsieur.

« Comment ça va, Marcel ? demanda la vigneronne au vieillard.

— Je pète le feu, comme d’habitude. Tu es toujours aussi belle. Il te le dit, ton mari ?

— Quand il a un coup dans le nez.

— Les hommes ne savent plus être romantiques. Je suis le dernier, crois-moi. Tiens, je fais la bise aux dames et comme je suis gentil, je tolère même leurs amis. »

Il s’approcha de Bernie et l’embrassa.

« Vous êtes radieuse, mademoiselle, radieuse !

— Madame, le corrigea Richard en souriant.

— Ne faites pas attention à cette vieille fripouille, dit la vigneronne à Bernie. Si vous voulez, allez vous mettre au chaud pendant que je m’occupe de ces messieurs dames. J’en ai pour cinq minutes. »

Bernie et Richard pénétrèrent dans la chaleur du vestibule. Il comportait trois ouvertures. La première, en face d’eux, donnait sur une grande pièce où trônait une interminable table de banquet. On pouvait facilement y asseoir une cinquantaine de convives. En empruntant la seconde ouverture, sur la droite, on accédait à une salle à manger plus petite, aux murs couverts de tableaux.

« C’est déjà moins grand, remarqua Richard.

— Tu parles, ça doit faire la taille de notre appartement », dit Bernie en observant un vieux portrait.

La troisième ouverture, à gauche de l’entrée, menait à la pièce où rôtissait le cochon. Richard regarda l’animal.

« C’est de la torture, ce truc.

— C’est vrai, soupira Bernie. Pauvre bête.

— Je veux dire, ça donne l’eau à la bouche. »

Les clients et la vigneronne entrèrent. Elle passa derrière le petit comptoir en bois, au fond de la pièce, et sortit des bouteilles.

« Rouge, blanc, qu’est-ce qui vous ferait plaisir ? »

Tous optèrent pour le blanc, sauf Bernadette qui préférait le rouge, même à onze heures du matin.

« Tiens, des gens qui ont du goût ! » dit un homme en entrant dans la pièce. Avec ses petites lunettes rondes, ses cheveux bouclés et son air débonnaire, il faisait penser à Coluche.

« Tu m’as laissée faire tout le travail », lança la vigneronne à son époux.

Il l’embrassa, disparut de nouveau et revint avec un seau et un collier de saucisses crues, qu’il plaça dans un haut réceptacle métallique près de la cheminée. Il recouvrit ensuite les saucisses avec le marc du seau et referma le réceptacle.

« On peut venir manger ici ? lui demanda Richard.

— Si vous arrivez à trouver trente copains, oui. Et qu’est-ce qu’il dit, le Marcel ? »

André serra la main du vieil homme assis près du comptoir.

« Je suis pas dans mon assiette, dit le vieux.

— T’as pas pris tes médicaments ?

— Si, mais avec toutes ces belles femmes, j’ai les jambes en coton. »

Bernie et la quinqua sourirent. La vigneronne leva les yeux au ciel et dit :

« Bois un coup, ça te requinquera.

— Les vendanges ont été bonnes ? demanda Bernie au vigneron.

— Exceptionnelles. La récolte du siècle. »

Il répondit avec le plus grand sérieux, mais ses yeux espiègles indiquaient qu’il n’en pensait rien. Il ajouta d’ailleurs :

« Ce métier n’a pas d’avenir… Thérèse, combien de copains ont mis la clé sous la porte, dernièrement ?

— Au moins deux, dit la vigneronne.

— Au moins deux ! Et je vais bientôt partir à la retraite… L’envie est là, mais le corps ne suit plus. »

Il passa derrière le comptoir et resservit ses hôtes.

« Ne m’en mets pas trop, dit Marcel. Parce qu’avec toutes ces beautés, je ne sais pas de quoi je suis capable.

— Nous on le sait très bien », dit la vigneronne d’un ton réprobateur.

Marcel se leva, s’approcha du couple de quinquagénaires et prit la main de la femme.

« Vous êtes un ange ! Grâce à vous, je n’ai plus peur de l’au-delà. »

La femme rougit.

« Vous comprenez, ricana la vigneronne en ouvrant une bouteille, il croit encore aller au paradis.

— Et comment, que j’y vais ! J’ai été béni par un prêtre. Moi-même. »

Richard et Bernie se regardèrent, incrédules. Le vieux le remarqua.

« Vous ne me croyez pas, mademoiselle ?

— Madame, fit Richard dans sa barbe.

— Elle a bien raison de ne pas te croire, lança la vigneronne. Ignorez-le, je vous dis, il pense pouvoir embobiner tout le monde.

— Ne sois pas jalouse, ma petite chérubine. Je te bénis toi aussi. Et vous aussi, mademoiselle. Je regrette d’ailleurs d’avoir à partir, mais on m’attend à l’église. »

Bernie pouffa.

« C’est ça, dit le vigneron. Et force pas trop sur le vin de messe. »

Marcel salua les hommes et embrassa les femmes. Il regarda de nouveau Bernie.

« Mademoiselle, je ne vous oublierai jamais. »

Puis il se dirigea vers la sortie avec l’homme qui l’accompagnait et le couple de quinquas, eux aussi sur le départ. On l’entendit encore dire à la femme :

« Ah, si vous m’aviez connu plus jeune… »

La porte se referma.

Le vigneron les resservit.

« Ce Marcel, c’est un sacré personnage, dit Richard.

— Et encore, fallait le voir plus jeune, comme il dit ! Mon père a fait les quatre-cents coups avec lui… Le truc de Marcel, c’était de se faire passer pour un médecin. »

Bernie haussa les sourcils. Le vigneron continua.

« Oh, rien de méchant… Mais qu’est-ce qu’il a pu faire tourner les gens en bourrique. Une fois, je me souviens, je devais avoir dix ans, je jouais dans la cour du château. Marcel avait pas mal éclusé et zigzaguait vers sa voiture — une DS brun scarabée, intérieur cuir, je me rappelle encore de l’odeur à l’intérieur…

— Vous allez dormir ici, coupa la vigneronne en jetant un regard amusé au couple.

— Laisse-moi raconter !

— Tu donnes trop de détails.

— C’est mon histoire, je la raconte comme je veux. Messieurs dames, mes détails vous ennuient ? »

Richard regarda Bernie, qui secoua la tête. Il en fit de même.

« Tu vois, Thérèse ? »

La vigneronne soupira, consciente qu’une autre intervention ne ferait que rallonger l’histoire.

« Bon, il se dirige vers sa DS brun scarabée, intérieur cuir, tout ça, lorsqu’une voiture se gare dans la cour. Un vieux en descend très doucement, il a besoin de sa canne pour se redresser. Je me rappelle que ses mains étaient couvertes de bagues. Je m’étais même dit, impossible de travailler dans les vignes avec des mains aussi lourdes. Donc, le vieux me voit et trouve la force de me faire coucou avec sa pogne pleine de bagouses, puis il avance vers Marcel en boîtant et lui demande si mon père est là. Vous avez mal à la jambe ? lui fait Marcel, et évidemment le vieux dit oui, ça même moi j’aurais pu le deviner. Il continue : Vous prenez des anti-inflammatoires ? et bien sûr c’est là son talent, il trouve toujours le mot exact. Le vieux répond que oui, mais que ça ne le soulage pas trop. Marcel lui explique qu’il est médecin — ça m’avait marqué parce que je pensais qu’il était prêtre, mais je m’étais dit qu’il y avait peut-être des prêtres médecins… Vous voyez comment l’esprit est prêt à tout pour croire ce qu’on lui sert. »

Richard acquiesça. Le vigneron prit quelques secondes pour tirer sur sa cigarette.

« Je suis médecin, fait Marcel, et je pense savoir ce que vous avez… Mais j’aimerais faire quelques examens pour en être sûr. Le vieux lui demande où il exerce, il veut prendre rendez-vous mais Marcel lui dit que ce ne sera pas nécessaire. Faites donc un tour de la voiture, que j’observe vos déplacements, qu’il lui dit. Alors le vieux fait un tour de la voiture — on voit qu’il s’applique, son regard passe de Marcel à ses pieds, de ses pieds à Marcel. Encore un tour, dit Marcel, mais cette fois plus vite. Alors le vieux clopine encore un tour, puis un autre, il commence à grimacer. C’est très bien, fait Marcel, et maintenant allez jusqu’aux vignes, là-bas, j’ai besoin de vous voir évoluer en ligne droite. Le vieux fait l’aller-retour… Marcel lui dit finalement que son traitement est adapté, qu’il doit continuer à le prendre.

— Un beau salaud, je vous dis ! coupa la vigneronne.

— Et le plus incroyable, c’est que le vieux est ravi. Il invite Marcel à manger chez lui le soir même. Il avait déjà invité mon père, et c’est de lui que je tiens le reste de l’histoire.

— Car elle n’est pas finie ! » fit la vigneronne.

André l’ignora et resservit ses hôtes.

« Le hasard faisant bien les choses — selon votre point de vue — il y a ce soir-là une bonne femme dont le haut du corps a été brûlé au second degré. Un accident de friteuse, je crois… Docteur, elle dit à Marcel, j’aimerais avoir votre avis sur ma cicatrisation. Très bien, très bien, montrez-moi ça, mais la bonne femme lui explique qu’il faut s’isoler un peu, parce que le gros de la brûlure se trouve à un endroit qu’on ne saurait montrer en public. Ils vont donc à la salle de bain et Marcel passe dix minutes à lui tâter tous les plis. Bonne cicatrisation, il dit, mais laissez-moi vous remontrer comment bien appliquer votre crème. »

Le vigneron, hilare, écrasa sa cigarette.

« Bon, je ne vous fais pas un dessin…

— Je crois que le tableau est complet, dit la vigneronne.

— Pas tout à fait. À la fin de la soirée, Marcel est caisse, évidemment. Il donne ses dernières préconisations pour la jambe du vieux et les seins de la brûlée, puis il repart dans sa DS, pied au plancher…

— Et il se prend un platane, dit la vigneronne.

— Tu m’as cassé ma chute, Thérèse ! »

Le bois craqua et une grosse braise jaillit de la cheminée. Richard regarda le cochon. Il était toujours là.

« Si seulement c’était la chute… commença Thérèse.

— Parce que manque de bol, les flics avaient repéré la DS. Faut dire qu’entre la vitesse et les zigzags… Bon, ils garent la fourgonnette et s’approchent de la voiture emplafonnée dans l’arbre, et Marcel est toujours dedans à retrouver ses esprits… Quand il voit les flics arriver, il a juste le temps de sortir le tube de Trinitrine qu’il garde toujours dans sa boîte à gants.

— C’est quoi, la Trinitrine ? demanda Bernie.

— Tu vois qu’elle est pas claire, ton histoire, dit la vigneronne.

— Ça va ! C’est un médicament pour le cœur. Donc Marcel fait mine de s’acharner à ouvrir le tube, en se tenant la poitrine et tout ça… Et les flics le font même pas souffler, ils le ramènent chez lui !

— Comme ça ? demanda Richard, circonspect.

— C’était une autre époque… Et puis, Marcel et son bagout ! »

Richard finit son verre.

« Eh bien… Sacré personnage. Ça doit être marrant de le côtoyer.

— Pas tant que ça, dit la vigneronne. Quand il a un public, il fait son petit spectacle, mais autrement qu’est-ce qu’il est triste…

— Il a perdu sa femme il y a quelque temps, dit André, et elle lui manque beaucoup. »

La vigneronne poussa un soupir et conclut :

« Il l’a faite cocue dans tous les sens, pendant des années, et maintenant il la pleure toute la journée. À force de s’inventer des personnages, il est passé à côté du plus important… C’est pas elle qu’il pleure, c’est lui-même. »

Ils quittèrent le château et restèrent silencieux un moment. Bernie conduisait.

« C’était triste, dit-elle finalement.

— Quoi ça ?

— Ce que la femme expliquait sur Marcel. »

Les vignes défilaient de chaque côté du véhicule. Richard pensa à la production du raisin, au miracle discret qui se produisait chaque seconde sous ces collines immobiles.

« N’empêche, dit-il, j’aimerais bien avoir des histoires comme ça à raconter, quand je serai vieux.

— Alors prends le volant, on commence par le platane. »

Il passa la main dans les cheveux de sa femme.

« Tu es marrante. Cela dit… Tu vois le petit chemin, là-bas ?

— À quoi tu penses, encore ?

— Gare-toi, j’ai quelque chose d’important à faire. »

Bernie se demanda ce qu’il manigançait, mais elle joua le jeu et s’arrêta au milieu des vignes. Sans quitter la voiture, Richard jeta un œil à l’extérieur et se tourna vers la conductrice.

« Mademoiselle, par mesure de sécurité, il serait préférable de vous faire un check-up complet avant de vous laisser reprendre le volant… Faites-moi confiance, je suis médecin. »

Elle fit mine de protester mais dégrafa son chemisier. Juché sur un piquet, un étourneau n’en perdit pas une miette. Les vignes se mirent à chanter.

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  1. Zutalor

    Un seul mot par manque de temps: excellent !
    Sur les vignerons et le travail de la vigne, avez-vous entendu parler d’une excellente BD d’Etienne Davodeau primée une année à Angoulême, « LES IGNORANTS » ? Je vous la recommande.
    Et tous mes compliments.

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Pieuvre à plumes & Par François Sechier